‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 11 sur 55 · Odéon, 17 novembre · texte numérisé non relu

Odéon, 17 novembre

ment le jarret, d'un coup que les autorités de l'époque jugèrent incorrect et condamnable. Le coup de Jarnac passa pour un mauvais coup, peut-être parce qu'il était encore inédit en escrime, et c'est le risque de tous les innovateurs. Quoi qu'il en soit, MM. Léon Hennique et Johannès Gravier ont jugé que l'infortuné Jarnac pâtissait depuis trop longtemps d'un sort injuste. Ils ont revisé son procès. Ils nous apprennent que Jarnac fut le plus loyal et le plus généreux des gentilshommes, un modèle de chevalerie, la fleur de la cour, quelque chose comme le duc de Nemours dans le roman de M"i^ de la Fayette, lequel a le même cadre et se passe dans le même temps.

Voilà Jarnac réhabilité. Mais je ne pense pas cependant que MM. Hennique et Gravier aient été guidés, en écrivant leur pièce, par ce sentiment d'équité rétrospective. Le duel de Jarnac et de la Châtaigneraie, outre qu'il fournissait l'occasion de la plus curieuse reconstitution de mœurs et d'histoire, leur a donné l'idée d'une belle, d'une très belle situation dramatique. Ils ont imaginé que ce duel avait opposé l'un à l'autre non pas deux ennemis, deux rivaux, mais deux amis liés par l'afi'ection la plus tendre, par une sorte de fraternité, un Oreste et un Pylade, un Achille et un Patrocle. Ils ont ima-

giné que l'amitié de Jarnac et de la Châtaigneraie n'avait pas seulement précédé la provocation, mais y avait résisté et survécu, que, durant l'intervalle assez long qui sépara la provocation de la rencontre, la tendresse des deux amis, bien que secrète et dissimulée sous des attitudes de haine, était demeurée intacte. Deux hommes qu'une sorte de fatalité est venue armer l'un contre l'autre, qui sont condamnés à s'entretuer demain, qui se sentent tenus d'affecter une animosité farouche et vindicative, et qui pourtant, dans le fond des choses, se chérissent au point de sacrifier chacun sa vie pour son soi-disant ennemi, telle est la situation qu'ont conçue MM. Hennique et Gravier, et elle est belle, et il me semble qu'elle est neuve.

Mais ceci demande quelque éclaircissement. L'action s'ouvre donc à la fm du règne de François 1% et l'on nous expose que deux factions partagent la cour, chacune ayant pour tête une femme. L'une des deux rivales est Anne, duchesse d'Etampes, la jeune favorite du Roi; l'autre est Diane, duchesse de Poitiers, la vieille maîtresse du Dauphin Henri, Or, le Dauphin et M"^® Diane pensent avoir trouvé le moyen

de perdre dans l'esprit du Roi M^^^ d'Etampes. Ils ont découvert que la favorite trompait son royal amant, que chaque nuit le beau Jarnac s'introduisait dans sa maison; ils l'ont longuement espionnée; ils viennent de la dénoncer. Pressée de questions jalouses par le Roi, impuissante à nier les visites nocturnes de Jarnac, menacée de la disgrâce pour elle, de la mort pour son amant, M"^^ d'Etampes ne voit qu'un moyen de salut. Elle affirme que les visites de Jarnac s'adressaient non pas à elle, mais à sa sœur, la jeune Louise, qui vit sous sa garde et dans sa maison. Encore à demi méfiant, le Roi ordonne alors le mariage immédiat de Jarnac et de Louise. Point de difficulté du côté de Louise, qui aime secrètement Jarnac. Au contraire, Jarnac commence par refuser. Il sait que son inséparable ami, la Châtaigneraie, est amoureux de Louise; il s'était même chargé de demander pour lui la main de Louise à M"^^ d'Etampes. Plutôt perdre la vie que de trahir ou de désoler son ami ! Mais son sort n'est pas seul en cause ; s'il refuse, M"^^ d'Etampes est perdue. Il finit donc par se laisser fléchir, et le Roi, impatient d'être rassuré, déclare le mariage à la cour entière, avant que Jarnac ait eu le temps d'avertir son ami.

La Châtaigneraie se croit trahi. Et, par surcroît, voici que le Dauphin Henri, outré du

mauvais succès de sa dénonciation, offense brutalement Jarnac et mêle La Châtaigneraie à la querelle. Entre les deux gentilshommes le cartel est alors échangé. L'offense et la provocation furent publiques. Les circonstances sont telles qu'aux mobiles personnels s'ajoute la discorde des factions. La Châtaigneraie n'est plus seulement un ami qui s'est cru joué par son ami; il est, contre l'amant de M"^^ d'Etampes, le champion de M"^6 Diane et du Dauphin. Et l'on se doute qu'il sera bientôt détrompé, qu'il apprendra, par la jeune Louise, que Jarnac fut loyal, fit tout ce qu'il pouvait et devait. Il adviendra encore que le vieux Roi, fatigué de tout ce tapage, interdira la rencontre. Mais nul doute que le Dauphin l'autorise et même l'ordonne, sitôt roi, d'autant que La Châtaigneraie, plus vigoureux et plus habile, doit vraisemblablement triompher. C'est donc, pour les deux amis secrètement réconciliés, l'atroce menace de ce duel à terme qu'ils ne sont plus libres d'éviter. C'est, en attendant la lutte fratricide, le mensonge d'une haine simulée. Ajoutez à cela la jalousie latente des deux sœurs, dont l'une fut la maîtresse de Jarnac, dont l'autre est sa femme. ♦Ajoutez, chez La Châtaigneraie, le conflit de l'amitié et du désespoir amoureux, et vous jugerez si la matière manquait au drame.

D'autres en eussent pu tirer les plus amples et peut-être les plus pathétiques développements. Mais on sait que telle n'est pas la manière de M. Léon Hennique. L'auteur de ce très beau roman, Un Caractère^ de ce très beau drame, La mort du Duc (TEnghien^ n'a jamais cherché la force dramatique ailleurs que dans la précision et la sobriété du trait, que dans l'achèvement strict de la composition. Loin de tirer sur cette riche matière, il l'a condensée, comprimée. Il a fui avec une sorte de pudeur les occasions de nous toucher autrement que par une sorte d'émotion implicite. Je ne sais même si MM. Hennique et Gravier n'ont pas apporté trop de discrétion dans leur travail. Ils eussent pu, sans nuire à la puissance expressive ou à la vérité des tableaux qu'ils nous traçaient, tirer plus grand parti d'une invention dramatique dont on aura senti, j'espère, toute l'ingéniosité. Mais il est certain, du moins, que la suite de ces tableaux forme le plus précis et le plus vivant des spectacles. Faut-il citer? C'est la scène de la provocation, à Gompiègne; ce sont les complots bavards du Dauphin et de ses partisans dans les jardins de Fontainebleau; c'est la mort de François I^^ à Rambouillet; c'est l'accolade suprême des deux amis avant la rencontre qu'Henri II, roi depuis une se-

maine, vient d'imposer; c'est le dnel en champ clos sur la terrasse de Saint-Germain et la défaite de. La Châtaigneraie, vaincu contre toute attente, mais par un coup loyal; c'est, plus simplement, la pièce entière.

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de louer le metteur en scène, mais je puis dire qu'en bien des endroits l'art du metteur en scène n'a fait que seconder et rendre sensible l'art des écrivains. La mort de François 1% par exemple, restera sans doute, même à la lecture, un véridique et puissant morceau de psychologie historique. Veillé par M"^^ d'Etampes, par Louise, par Jarnac, le vieux roi s'éteint dans l'amertume et la souffrance. Il pense à ses années de gloire et de jeunesse, à cette Italie enchantée qu'il avait cru conquérir, et la dernière lecture qu'il souhaite est une ode de Pétrarque. Il essaie vainement, avant de mourir, d'arracher au Dauphin Henri un mot de tendresse vraie, d'imposer à M^^ Diane et à M"^^ d'Etampes une réconciliation sincère. Sous les baisers hypocrites, on sent la persistance des haines; on devine que le Dauphin, sitôt roi, ne songera qu'à sa vengeance, et avec quels sentiments de

triomphe impatient ou de crainte chacun guette le dernier soupir du roi mourant. Puis, c'est l'agonie, l'extrême-onction, la chambre transformée en chapelle, et rien n'est à la fois plus dramatique et plus théâtral. Si les trois caractères de femmes que comprend cette suite de tableaux paraissent quelque peu effacés, notamment celui de Louise, qui manque de clarté, les caractères d'hommes ressortent avec une vigoureuse saillie. On admirera avec quelle sûreté minutieuse est retracée la majesté un peu sénile de François I^'', sa jalousie d'homme et de roi balancée par son désir de paix, de bonne entente et de bon ménage. On ne goûtera pas moins vivement le portrait du Dauphin Henri, que MM. Hennique et Gravier nous montrent pareil, sauf la grandeur, à Philippe II d'Espagne, sombre, taciturne, sournois et cruel. On ne saurait, en vérité, tirer meilleur parti de l'histoire. Et je persiste bien à regretter, malgré tout, que MM. Hennique et Gravier, alors qu'ils en avaient si bien le moyen, n'aient pas fait plus large place au drame. Mais ce n'est là qu'une déception toute théorique, et, pourvu qu'une pièce nous plaise, ce qui fut le cas pour Jarnac^ les écrivains sont bien maîtres du genre de plaisir qu'ils préfèrent nous donner.

Sire

Personne n'ignore que la pièce de M. Henri Lavedan est tirée du roman qu'il publia, sous le même titre, voici vingt-cinq ans bientôt, et je ne doute pas que tous les lecteurs du livre en aient conservé le même souvenir sensible et délicat. C'est un livre volontairement traité en camaïeu ou en grisaille, qui rappelle à la fois Barbey d'Aurevilly par un certain charme de tendresse discrète, fanée et décorative, Daudet par la douceur mouillée de l'émotion, les Concourt par le fini un peu maniéré du travail. On ne s'étonne pas, en le relisant, que les qualités les moins discutables de M. Henri Lavedan soient, encore aujourd'hui, des qualités de style.

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