Théâtre Antoine, 19 janvier
Ce qui a dû le tenter dans le sujet de L'Ange Gardien, c'est l'occasion qu'il y trouvait d'étudier, de déplier, avec sa logique attentive et attendrie, un caractère singulier de femme. Mme Thérèse Duvigneau, l'ange gardien — et l'on verra tout à l'heure le pourquoi de ce titre — est une femme d'une trentaine d'années, qui est restée veuve après deux ans de mariage, et qui vit en province, à Lyon. Elle a aimé son mari, semble-t-il, mais elle n'a reçu de lui qu'une sorte de sensualité brutale et courte dont elle a subi l'attrait et conservé le dégoût. Elle a été trompée; elle a été trahie; elle a été méconnue et molestée, et, de cette brève expérience de la vie conjugale, de la vie d'amour, elle a gardé la terreur de la passion et le mépris de l'homme. Cependant, elle était née pour la passion; elle tend vers la passion par toute la force secrète, par tout l'appétit profond de son être. Et, comme elle vit seule, retirée, presque recluse, sans occupation ou sans devoir qui l'absorbent, il s'est produit en elle comme une lente condensation de ces puissances d'amour accumulées. Son état se dissimule sous un visage toujours placide et bien clos, sous une infaillible régularité d'habitudes, sous une parfaite rigidité de conduite et de principes. Elle paraît tranquille, autant qu'elle parait heureuse ou sage. Mais
cette tranquillité de surface couvre le sourd travail des forces contenues, des besoins réprimés. Pour arriver à cette maîtrise apparente d'ellemême, pour dominer sa nature vraie, pour écarter les tentations qui se sont offertes — car elle est belle — il a fallu qu'elle luttât. Elle s'est défendue d'abord avec ses souvenirs, puis avec son orgueil. Son orgueil exalté a fait sa force. Mais ces appels renouvelés à l'orgueil ont développé en elle une sorte d'âpreté altière, l'ont rendue méfiante, l'ont inclinée vers une certaine dureté rancunière. Elle parle peu, ne se livre point, mais derrière son visage immobile on devine quelque chose de rebelle, de mystérieux, de redoutable.
Sachez maintenant que Thérèse Duvigneau, à la suite d'une combinaison de famille quelconque, est tenue de passer chaque année quelques mois dans la propriété qu'elle possède indivisément avec ses cousins Trélart. Les Trélart sont des Parisiens riches, élégants, et très suffisamment « à la coule ». Le ménage Trélart se compose, en effet, de trois personnes, Frédéric qui est le mari, Suzanne qui est la femme, et lé peintre Georges Charmier qui est l'ami de Frédéric
et l'amant de Suzanne. Il y a beaucoup d'invités au château, quelques couples bruyants, un célibataire bon enfant du nom de Gounouilhac. On rit, on joue, on fait du bruit, et, dans tout ce vacarme, Georges Charmier et Suzanne Trélart recherchent, comme il convient, les occasions de s'isoler un peu en tête à tête. Sauf Trélart, qui ne voit rien, tous les hôtes de la maison sont plus ou moins les complices des deux amoureux. Car Georges et Suzanne s'aiment bien. Lui n'est guère autre chose qu'un beau garçon, elle n'est guère autre chose qu'une petite femme, mais ils font l'un pour l'autre ce qu'ils peuvent, et c'est tout ce qu'on doit exiger. Imaginez maintenant Thérèse, la rigide et brûlante Thérèse, plongée brusquement dans ce milieu, posée face à face avec cette intrigue, et demandez-vous ce qu'il peut en advenir.
Le premier sentiment de Thérèse est évidemment le dégoût : dégoût de la vie stupide que mènent les Trélart et leur bande, dégoût du mensonge et de la trahison, dégoût aussi de la médiocrité de cet adultère, de la poupée falote qu'est Suzanne, de l'homme à femmes banal et fat qu'est Georges Charmier. Puis il lui devient pénible de respirer cette atmosphère de galanterie et de désir. Cela l'incommode d'autant plus que cela l'inquiète, la trouble. Elle se sent
gênée et, comme c'est une femme qui entend ne rien subir sans le rendre, elle veut gêner à son tour. La conséquence, c'est que l'antipathie générale qu'elle inspire devient alors une irritation exaspérée, et il n'y a guère que le bon Gounouilhac pour la défendre, pour deviner, sous cette méchanceté apparente, la sensibilité blessée, la souffrance vraie. Le plus enragé contre elle, le plus brutal à son égard, est Gharmier, et cela se conçoit, car, vis-à-vis de Suzanne et de lui, Thérèse prend à tâche d'organiser un espionnage méthodique. Il semble vraiment qu'elle se soit assigné pour mission de protéger la vertu de Suzanne. Un ange gardien ne ferait pas mieux. Entre Thérèse et Gharmier, c'est donc la guerre déclarée. Mais pour une femme comme Thérèse, il est bien dangereux de penser trop longtemps au même homme, fût-ce avec du mépris, fût-ce avec de la haine. A l'orgueil blessé, au désir de vengeance se mêle un commencement de trouble qui ressemble déjà à de l'amour. Elle en viendra bientôt à aimer, et à aimer comme elle doit aimer, c'està-dire d'une passion frénétique et honteuse, l'homme qu'elle hait et qu'elle persécute. Elle détestera sa passion, et ses efforts pour la dominer l'accroîtront, l'envenimeront encore. Elle se fera plus aggressive à mesure qu'elle prendra
mieux conscience de son amour. Et ainsi, dans son animosité contre Suzanne et Charmier, .il finira par entrer, à doses inégales, de la vertu, de la méchanceté, de la haine et de la jalousie. Un soir, Suzanne et Charmier, croyant avoir déjoué la surveillance de Thérèse, se retrouvent dans le hall. Toutes les lumières sont éteintes. Hâtivement, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mais voici que, brusquement, la pièce s'éclaire. Quelqu'un, du dehors, a tourné le commutateur et les a vus enlacés. Qui est ce « voyeur »? Si c'est le mari, Suzanne est perdue. Si c'est Thérèse, la situation n'est pas meilleure, car l'ange gardien est capable de tout pour se venger de son ennemi. L'incertitude de Charmier et de Suzanne se résoud d'ailleurs assez vite, car, dès le lendemain, Thérèse, après avoir convenablement harcelé ses victimes d'allusions, d'insinuations perçantes, reconnaît hautement son fait. Elle tient maintenant le sort de Suzanne dans ses mains, et elle pose ses conditions : ou Georges Charmier sera chassé et Suzanne prendra l'engagement de rompre avec lui pour toujours, ou Trélart saura tout. Suzanne discute, supplie, sanglote, mais en vaiti. Son effort se brise contre l'inflexible, l'irréprochable tranquillité de Thérèse. Georges Charmier essaie à son tour d'intervenir; et voici Thérèse et Geor-
ges en tête à tête dans le pavillon qui sert au peintre d'atelier. Que fera Georges? Gomment s'y prendra-t-il pour persuader ou fléchir l'ennemie? Il n'en sait rien, et pourtant, seul vis-à-vis de Thérèse, il prend comme un sentiment soudain de sa force. Un instinct l'avertit qu'il peut parler en maître, que cette femme est dans ses mains, à sa merci. Il le dit, et le trouble de Thérèse l'avertit qu'il a senti juste. Elle essaie de se dominer, elle le brave, elle l'insulte, mais l'excès de ses imprécations témoigne encore de sa terreur. Elle veut fuir; mais Georges la saisit au passage, et le baiser qu'il lui impose lui est rendu avec une sorte de fureur.
Cette scène, qui termine le second acte, a soulevé de longs applaudissements. Et certes, nous avions deviné, dès l'exposition, que Thérèse aimait Georges. Nous savions bien qu'elle jouait avec le feu; nous escomptions le châtiment qui frapperait cette ennemie trop passionnée de l'amour. Mais c'est le goût et le don de M. André Picard de donner la valeur d'un coup de théâtre à une péripétie nécessaire et depuis longtemps attendue. Gomme son maître Marivaux, il joue avec les événements, il les flatte, les
retient. Il a des atermoiements, des prolongements volontaires ; il se plaît à gonfler une crise, à la faire durer jusqu'au moment où elle éclatera avec toute sa force d'expansion, jusqu'au moment aussi où elle provoquera le plaisir soulagé du spectateur qui n'aurait pas supporté de la voir retarder davantage. A ce moment précis, M. André Picard avait gagné la difficile partie qu'il avait engagée avec le public. Et le succès n'a pas été affaibli par le troisième acte, où l'imbroglio moral noué par cette péripétie est résolu avec la plus élégante et la plus juste dextérité. On pourrait supposer que Georges, conquis par le charme violent et secret de Thérèse, quitte sa maîtresse pour son ennemie, ou que Suzanne, instruite de l'incident du pavillon, chasse son amant infidèle. Mais non. Thérèse regagnera sa calme maison de province, en laissant tranquillement l'un à l'autre les deux amoureux. Elle aime Georges plus que jamais, mais elle sait aussi qu'entre elle et Georges une passion entière et exigeante comme la sienne ne pourrait créer qu'une longue souffrance coupée d'un peu de joie incertaine. Il lui suffira de penser que Georges, mis en demeure de choisir, l'eût, dans cet instant, préférée à Suzanne. Georges se consolera vite, plus vite sans doute que ce pauvre Gounouilhac qui en était venu à
aimer Thérèse très sérieusement et à la souhaiter pour femme. Et Suzanne oubliera, avec Georges, ou avec tout autre joli garçon de son entourage, cette heure de peine et de dépit.
J'ai dit que ce dénouement était élégant. Je me hâte d'ajouter qu'il est traité avec une ampleur grave et émouvante, et le long dialogue où Thérèse, toute déchirée d'amour, annonce à Georges son départ imminent, le convainc qu'elle doit partir et qu'il agirait mal en la retenant, a fait penser parfois, par la force de l'expression, par le bonheur pathétique, à l'admirable scène finale du Passé. Thérèse rappelle, d'ailleurs, à certains égards, la Dominique du Passée et sa ressemblance avec l'héroïne des Liaisons Dangereuses^ la Présidente de Tourvel, paraît plus évidente encore. Ce qui la distingue, c'est ce qu'elle a tout à la fois de vieille fille et de « vierge forte », c'est-à-dire, d'une part, ses manies, sa curiosité, son air de dévote provinciale, et d'autre part, sa fierté, sa dureté. Dans l'ensemble, le caractère est excellent, aussi original qu'un caractère de théâtre peut l'être encore, et ma seule critique est que les types de Georges Gharmier et de Suzanne, bien que traités avec un grand raffinement de goût et de sensibilité, ne soient pas tout à fait de la même qualité, ou de la même nouveauté. Mais c'est
beaucoup d'avoir créé un caractère original, fait de vraie matière humaine. Ce serait assez, même sans les qualités de logique et d'esprit dont témoigne la pièce entière, pour que M. André Picard eût pleinement mérité le succès qui ne lui fut pas ménagé.