‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 25 sur 55 · Théâtre Michel, 18 janvier · texte numérisé non relu

Théâtre Michel, 18 janvier

leur voyage de noces. Mais, au cours de ce voyage, les choses essentielles, comme dit la Périchole, n'ont pas été accomplies, et Germaine a regagné le domicile conjugal aussi parfaitement intacte qu'elle avait quitté le domicile paternel. Pourquoi Germaine a-t-elle repoussé Georges, dont elle sait l'amour, et l'amour sincère, avec une si farouche obstination? Il y a deux raisons à sa résistance: l'une est d'ordre général, et c'est la révolte virginale devant un acte qui lui semble extraordinaire et monstrueux; l'autre est plus particulière, et c'est la fidélité que veut garder Germaine à son amour pour un ami d'enfance, le jeune Fernand Mareuil. Car Germaine aimait un jeune nigaud de ce nom, qui est d'ailleurs l'acteur mondain le plus occupé de Paris, et, si elle a agréé la demande de Georges, c'est par dépit que Fernand n'eût pas sollicité sa main.

On imagine bien que l'attitude de Germaine provoque, en même temps que les fureurs de son époux, l'inquiétude curieuse et grondeuse de ses parents, particulièrement de sa mère, la bonne jV^me Sevin. Et c'est un double élément de comique dont il faut tout de suite louer M. Bourdet de n'avoir usé qu'avec tact et discrétion. Mais voici que Fernand Mareuil, l'ami d'enfance, opère à son tour sa rentrée dans l'existence de

Germaine. Si nigaud qu'il soit, il devine promptement que son flirt d'autrefois n'est pas une femme heureuse, et, comme il a plus de dispositions pour le rôle d'amant que pour celui de mari, il entend profiter de l'aubaine. Il presse ardemment l'aimable Germaine, qui ne demande qu'à tomber dans ses bras. Et Germaine alors, pensant combler Fernand d'orgueil et de joie, lui révèle qu'elle s'est gardée à lui, gardée tout entière, et que c'est une jeune fille, non pas une femme, qui viendra, le lendemain, lui faire visite dans son rez-de-chaussée.

Vous supposez sans doute que Fernand va exprimer à Germaine ses transports de recon- :naissance pour un tel témoignage d'amour? Détrompez-vous;* son ardeur tombe brusquement; il est penaud et déconfît; il se mettrait presque en colère. Être l'amant d'une femme, la fonction n'est qu'agréable, et ne comporte pas de responsabilité. Mais d'une jeune fille, fûtelle mariée devant le maire et le curé, c'est une autre affaire, et l'on ne sait trop où peut vous mener ce genre d'initiative. Comment se tirer de cette difficulté que nul législateur apparemment n'a prévue ? Fernand ne voit qu'un moyen: il faut que Germaine saute le fossé, qu'elle se décide à passer le Rubicon. Il faut que, pour l'amour de Fernand, elle exauce enfin l'amour

de Georges, qu'elle soit à son mari avant d'être à son amant et pour acquérir le droit d'être à son amant. Fernand demande, en un mot, à Germaine, une preuve d'amour inverse de celle que la naïve Germaine avait imaginée. C'est évidemment en vue de cette situation que la pièce entière fut agencée. Mais il faut convenir qu'elle est piquante.

Germaine cède aussitôt à l'ultimatum de Fernand. Le soir' même, après s'être suffisamment grisée de (Champagne, et respirant à chaque instant, comme un cordial, une fleur que lui a donnée Fernand, elle accueille, elle provoque même le désir longtemps rejeté de son époux. Et là-dessus, nouveau coup de théâtre, un peu moins inattendu que le précédent. Du moment précis où elle aura appartenu à Georges, Germaine n'aimera plus que Georges, et le piteux Fernand, après avoir tiré les marrons du feu, ou jeté la planche sur le fossé, recevra son congé dès le lendemain matin. Dénouement moral, et un peu facile, mais que viennent relever deux scènes excellentes : une scène de Germaine avec sa mère, la judicieuse M"^® Sevin, laquelle a deviné que Fernand avait joué un rôle dans ce rapprochement conjugal si longtemps souhaité par elle, et redoute — je ne sais trop comment me faire entendre — que la con-

sommation n'ait eu, dans l'espèce, le caractère d'une précaution devenue indispensable; puis une scène où Germaine, désormais amoureuse de son mari, veut lui avouer toute la vérité, et s'arrête soudain en percevant que cette véritélà, comme presque toutes les autres d'ailleurs, ne serait ni bien comprise, ni bien reçue.

Telle est, dans sa substance, la pièce de M. Bourdet. Et je sais bien que c'est là « du théâtre w, que la répugnance prolongée de Germaine à l'intimité conjugale, bien que plausible et judicieusement notée, perd beaucoup de son intérêt du fait que Germaine était amoureuse d'un autre homme; qu'il est peu vraisemblable que Germaine défère si promptement aux cyniques et lâches combinaisons de Fernand; qu'il est moins vraisemblable encore qu'une épreuve unique ait suffi pour attacher d'un si bel amour la femme rebelle à l'époux vainqueur. On n'accepte pas sans quelque incrédulité cette « révélation » instantanée et les conséquences qui en résultent. Tout cela n'est que du théâtre, et il est certain que M. Bourdet a vu « un sujet », plutôt qu'il n'a perçu des sentiments vrais et conçu des caractères exacts. Mais le sujet est heureux, ingénieusement agencé, avec un sens précoce et certain de l'effet ; le dialogue, d'une forme un peu molle, est juste, heureuse-

ment coupé, et ce souci de vérité qui manque aux sentiments et aux caractères se retrouve du moins dans le détail de l'observation. Dans l'ensemble, la comédie de M. Bourdet atteste de rares qualités dramatiques. Elle prouve surtout, je le répète, une sûreté de main qui surprend dans une œuvre de début, et un tact que la nature du sujet rendait particulièrement nécessaire.

L'Ange Gardien i

On ne voit guère de talent plus distingué que celui de M. André Picard. Les sujets qu'il imagine sont ingénieux, les types qu'il conçoit sont particuliers, les situations qu'il traite sont originales. Il sait développer la marche d'un caractère ou marquer les états d'un sentiment avec ces attentions, ces précautions qui font apparaître à la fois la délicatesse de la main et la lucidité inventive de l'esprit. Il y a, dans sa manière, quelque chose d'appliqué et de minutieux, et cependant ses pièces ne pèchent jamais par la lourdeur, la confusion ou la pesanteur pédantesque. Elles restent piquantes et fines. Les comédies de M. André Picaîd sont des comédies fines plutôt que des comédies légères.

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