‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 28 sur 55 · Théâtre de l'Œuvre, 22 janvier · texte numérisé non relu

Théâtre de l'Œuvre, 22 janvier

leur pièce — livre étrange et saisissant, où de brefs et purs fragments de roman sont interrompus par de surprenantes tirades polémiques, qui tient à la fois du récit, de la parabole, du pamphlet moral et du traité de propagande, livre composé avec le mépris de tout procédé d'art, ou même avec une haine déclarée de l'art, et dont Tolstoï n'a pu cependant s'empêcher de faire un beau livre.

Suivant Tolstoï, le mariage — état déjà fort inférieur en lui-même, puisque l'idéal où l'homme et la femme devraient tendre est l'ascétisme et la chasteté totale — se trouve aujourd'hui vicié par une double cause. Avant de choisir une compagne, qui le plus souvent est une vierge, J'homnie a déjà ^lené une vie de débauche et de corruption. Puis, dans le mariage même, les relations charnelles, au lieu d'être l'aboutissement, la conséquence accessoire des liens moraux, ont pris une valeur indépendante et prédominante. Le mariage n'est donc plus l'union spirituelle d'une femme et d'un homme, mais la contamination, la dégradation d'une femme par un homnie. C'est pourquoi tout mariage est nécessairement malheureux.

Les premiers moments du désir ou de la possession pourront donner l'illusion de la joie, . mais à cette joie succéderont promptement la

mésentente et le malaise. Au fond de chaque être persiste un instinct de vérité, de pureté morale que cette profanation mécontente et blesse, et ainsi le remords inconscient de l'homme va se heurter aux rancunes secrètes de la femme. Bientôt, à ce malaise des âmes irritées s'ajoutera la jalousie, car, si l'union des époux est fondée sur la convoitise et la sensualité, comment ne redouterions-nous pas que tout homme convoitât notre femme de la même façon que nous? Pourquoi la supposerions-nous offensée par le désir d'un étranger quand elle ne fut pas choquée par le nôtre? L'adultère, au sens du texte de Mathieu, fut déjà établi entre l'époux et l'épouse; pourquoi ne sortirait-il pas de la maison? La discorde et la jalousie combinées engendreront la haine. La haine enfin pourra conduire jusqu'au meurtre. Mais \otsqu'il arrivera, par exemple, qu'un mari étrangle sa femme dans une crise de jalousie, ainsi qu'il advient au héros du livre, le gentilhomme russe Georges Posdnichefî, ce meurtre commis sur le corps doit être tenu pour l'effet logique, et aussi pour le symbole matérialisé, du meurtre précédemment commis sur l'âme.

Telle est, dans ses grandes lignes, la thèse de Tolstoï. MM. Nozière et Savoir l'ont enrichie, en un sens, de quelques observations personnelles. C'est ainsi qu'ils ont ajouté à l'analyse tolstoïenne un développement ingénieux et profond qui aurait parfaitement pu y trouver place. Au début du mariage, remarquent-ils, et surtout d'un mariage à base sensuelle, l'homme ne remplit pas son rôle d'éducateur avec une adresse et une sûreté parfaites. Et ainsi la femme, par complaisance, gentillesse ou sentiment du devoir, se trouvera conduite à simuler, à anticiper sur les sentiments ou les sensations qu'elle éprouvera peut-être plus tard, à exprimer enfin plus d'amour ou plus de plaisir qu'elle n'en ressent encore. Si elle se lasse quelque jour de ce rôle fatigant, et que l'avidité ou la fatuité de l'homme peuvent rendre intolérable, si elle découvre son affectueux mensonge, voici la défiance de l'homme éveillée. Bien que la dissimulation ait été imposée à la femme par les circonstances mêmes du mariage, c'est la femme qu'il jugera dissimulée, et il redoutera d'elle toutes les trahisons. Cette excellente observation est tout à fait dans le sens du livre de Tolstoï, et je

ne saurais en féliciter trop vivement MM. Nozière et Savoir. Mais, quant au surplus, leur pièce, bien que directement inspirée du livre, s'en écarte assez délibérément pour qu'on ne puisse lui refuser le caractère d'une œuvre originale.

La plus forte modification qu'aient imaginée MM. Nozière et Savoir porte sur le caractère du mari assassin, de Georges Posdnichefî. Tolstoï l'avait conçu comme un type parfaitement ordinaire et banal, dont l'histoire, par conséquent, pourrait prendre une valeur générale. C'était un mari comme tous les maris, un homme comme tous les hommes, et plutôt bon que méchant. Sa jalousie même n'était que l'effet nécessaire des causes que j'ai notées, et elle se rapportait aux conditions ordinaires du mariage plutôt qu'au caractère particulier du mari. Tolstoï, évidemment, voulait amener chacun de ses lecteurs à se dire : « Avant de me marier, puis durant mon mariage, j'ai commis dans mon cœur le même péché que Posdnichefî. Son histoire est la mienne. Pécheur comme lui, peut-être demain serai-je, comme lui, un criminel. » MM. Nozière et Savoir, au contraire, ont fait de Posdnicheff un être d'exception. Dans leur pièce, Posdnicheff n'a pas été rendu jaloux; il est né jaloux. La jalousie habite en lui comme une passion exclusive, inapaisable, furibonde. Au lieu d'écla-

ter par crises naïves et soudaines, elle domine toute sa conduite, elle lui inspire les calculs les plus sournois ou les plus profonds, une dissimulation constante. Le meurtre ne sera plus fortuit et presque involontaire, comme dans le livre; il sera l'effet d'une longue, d'une patiente, d'une féroce préméditation. Le Posdnicheff de MM. Nozière et Savoir n'est pa^ seulement un être hors du commun. C'est un monstre.

On voit la conséquence d'un tel changement. Par cette modification du personnage central, toute la portée démonstrative, évangélique du livre disparait, et il ne subsiste plus que la peinture d'un cas particulier, d'un caractère. Je me hâte d'ajouter que dans cette peinture, MM. Nozière et Savoir ont fait preuve du plus remarquable talent. C'est, par exemple, une vraie trouvaille psychologique que la péripétie qui remplit leur second et leur troisième acte. Laure, la femme de Posdnicheff, poussée à bout par son mari, vient de s'empoisonner en avalant un flacon de morphine. On la sauve, et voilà que Posdnicheff, dans cette affaire, trouve matière non pas à remords, mais à soupçons. Il se convainc peu à peu que l'empoisonnement était simulé, que toute cette comédie ne fut montée et jouée par Laure que pour le rendre odieux aux yeux du monde, contraindre par suite son autorité,

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enchaîner sa jalousie et conquérir les facilités de la trahison. La scène où Posdnicheff, avec une violence maîtrisée, perfide, insultante, chasse une première fois de chez lui l'homme qui deviendra plus tard l'amant de sa femme, le piteux musicien Troukhatchevsky, est une scène magistrale. Et je ne crois pas avoir entendu au théâtre rien de plus atroce que la scène finale, celle où Posdnicheff, après avoir trompé les deux amants par un voyage feint, et les avoir surpris par un retour imprévu, étrangle sa femme de ses mains. L'acte, l'exécution proprement dite, bien que toujours un peu pénible à considérer, n'est rien encore. Mais on ne saurait imaginer quelle variété de tortures morales Posdnicheff s'ingénie à infliger à la malheureuse préalablement au coup de pouce final. Il la fait passer successivement, avec une imagination de tortionnaire vraiment prodigieuse, par tous les états de l'angoisse, de l'espoir de l'effroi. Avec une volupté froide, sans colère, sans pitié, il entretient, prolonge et savoure ses lamentations et sa terreur. Je n'ai jamais entendu, je le répète, rien d'aussi cruel, d'aussi barbare, rien qui me parût si distant de toute civilisation. Et c'est vraiment merveille d'avoir conduit à cette extrémité l'interprétation scénique d'un petit traité de propagande chrétienne.

Mais je m'arrête dans cette comparaison. J'aurais pu montrer encore comment le personnage de l'amant, purement symbolique dans le livre — où il représente l'influence de la musique, jugée par Tolstoï délétère et malfaisante au même titre que celle de l'opium ou de Féther — est également devenu dans la pièce un personnage particulier, poussé au comique et presque à la charge comme le mari est tourné à l'atroce. Mais à quoi bon? Ce genre de confrontation, où l'on se sent entraîné malgré soi, et auquel les auteurs, il faut bien le dire aussi, nous provoquent en tirant leurs pièces des livres des autres ou de leurs livres propres, est, dans le fond, le plus inutile et le moins équitable des procédés de critique. Pourquoi MM. Nozière et Savoir auraient-ils voulu chercher l'équivalent théâtral exact d'un petit tract évangélique? Et s'ils n'avaient pas eu d'autre ambition, n'auraientils pas mieux fait de laisser à l'œuvre sa forme primitive? Du moment qu'ils voulaient en tirer un drame, et non pas un mystère édifiant, il fallait bien qu'ils cherchassent des moyens dramatiques; et où pouvaient-ils les trouver ailleurs que dans la particularité et la contrariété

des caractères? Ils ont donc agi pour le mieux, et il faut se borner à les louer encore une fois pour les dons vraiment supérieurs d'invention psychologique dont ils ont fait preuve dans la conception de leur pièce, pour les qualités de netteté, de fermeté juste, impérieuse, brutale, que fait apparaître l'exécution.

Mikhaïl i

Mikhaïl est un de ces contes moraux que Tolstoï, retiré dans sa maison de Yasnaïa Polïana, composa pour les enfants de son village. Ou plutôt Mikhaïl n'est pas un conte; c'est une parabole, une légende évangélique, destinée seulement à l'édification ou à la propagande, et d'où toute intention, toute arrièrepensée de littérature fut expressément rejetée. Mais on ne décline pas à son gré ses dons d'artiste. La volonté, qui ne suffit pas à les créer, n'est pas moins impuissante à les abolir. On blesserait assurément Tolstoï en envisageant Mikhaïl sous un autre point de vue que

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