Théâtre des Arts, 5 avril
celui de l'utilité et en disant que c'est un petit chef-d'œuvre. Que Tolstoï l'ait ou non voulu, c'en est un.
M. Robert de Montesquiou a eu l'ingénieuse idée d'agencer, d'interpréter dramatiquement ce petit tract, qui fut distribué dans les villages de Russie comme nous avons vu répandre les brochures de l'Armée du Salut, mais où tout porte l'empreinte du plus puissant génie littéraire de ce temps. Il a fort heureusement qualifié son arrangement de « mystère », et Mikhaïl rappelle en effet, par la pureté, par la naïveté du symbolisme, par la candeur entière et certaine du sentiment religieux, les mystères du moyen âge. Mis à la scène, le poème de M. de Montesquieu — qui fut déjà publié, autant qu'il m'en souvienne, dans le recueil intitulé Les Paons — forme un beau spectacle de semaine sainte. Je ne sais si le public parisien en tirera profit, au sens où Tolstoï l'eût souhaité. Mais je ne dotite pas qu'il s'y plaise.
Pour moi, j'ai entendu, sans piété peut-être, mais avec une douce émotion, l'histoire de ce Mikhaïl, qui fut un ange dans le ciel, et qui, pour avoir enfreint les ordres du Seigneur, fut précipité sur la terre. Il y devait séjourner jusqu'au jour où il aurait appris les trois paroles : ce qri'il y a dans les hommes, ce qui n'est pas
donné aux hommes et ce qui fait vivre les hommes. Et l'ange puni fut recueilli dans la neige, au bord d'un chemin, par un savetier nommé Semen, qui vivait pauvre et misérable avec sa femme Matrena et qui conduisit Mikhaïl dans sa maison. Quand Matrena l'accueillit et lui offrit pour souper son unique morceau de pain, Mikhaïl apprit la première parole : que dans les hommes il y a de l'amour. Quand il vit entrer dans la masure du savetier un homme insolent qui exigeait des bottes d'un cuir solide et capables de « durer un an sans se découdre ni tourner », alors que l'Ange de la Mort planait déjà sur sa tête, il comprit la seconde parole : qu'il n'est pas donné aux hommes de savoir ce qu'il leur faut pour leur corps. Et enfin, par l'histoire de deux orphelines qu'avait recueillies une femme étrangère, et qui avaient pu vivre ainsi sans père et sans mère, il apprit la troisième parole : que Dieu est ce qui fait vivre. Sur quoi, l'ange ayant terminé sa pénitence terrestre, sourit et remonta au ciel.
Cette légende est belle. Elle conserve, dans l'arrangement de M. de Montesquiou, toute sa saveur sacrée. Le seul agrément qu'il y ait ajouté est celui du vers, et encore s'agit -il de vers familiers, à l'allure pleine de bonhomie et volontairement rustiques. Il n'a pas voulu que
l'éclat indiscret du cadre fît tort à la pureté du tableau, et je ne doute pas qu'une autre façon de faire eût gêné tout regard un peu délicat. Cela se passe « comme dans un théâtre de la Nature que le naturel n'aurait pas encore déserté )). C'est M. de Montesquiou lui-même qui l'a dit, et je ne saurais dire mieux.
Chantecler i
Je ne m'amuserai pas à ruser avec la curiosité du public. Des circonstances de tout ordre, et dont le concours ne se retrouvera peut-être plus, ont fait de Chantecler l'événement dramatique le plus extraordinaire, le plus passionnément attendu dont l'histoire du théâtre ait connaissance. Ni le Mariage de Figaro^ ni même Hernani ne provoquèrent une telle attente, un tel espoir, une telle fièvre. Ce qu'on réclame du critique, dans cette occasion, ce sont moins des considérations nuancées et balancées qu'une constatation franche du fait. On veut savoir « ce que ça vaut » et « comment ça a marché ». Ce n'est pas une opinion qu'on exige, c'est un verdict.