‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 43 sur 55 · Théâtre Français, 23 mai · texte numérisé non relu

Théâtre Français, 23 mai

ont, à l'exclusion des autres, le don de « faire tableau » ou de « faire portrait », de particulariser et d'animer leur décor, de grouper leurs personnages, de masser leurs ensembles, d'établir, entre le drame et sa réalisation sensible, une harmonie, une correspondance continue.

Ce don est une forme de l'imagination créatrice elle-même. Les écrivains qui le possèdent « voient » avant d'écrire, ou dès qu'ils écrivent, l'assemblage, l'arrangement que déterminera sur scène chaque état du développement dramatique. A chaque idée, à chaque mot qui apparaissent en leur esprit, correspond simultanément pour eux la représentation d'un mouvement, de formes et d'images combinées. Et pour montrer quels résultats imprévus on obtiendrait en classant les auteurs dramatiques sous ce point de vue spécial, je me bornerai à dire que, de tous les écrivains de notre époque, ceux qui me paraissent doués au plus haut point de cette faculté plastique du théâtre, sont Ibsen et M. Edmond Rostand.

Les romantiques l'ont presque tous possédée. Chose étrange, tous les parnassiens en ont été dénués, de Coppée à M. Jean Richepin, en passant par Catulle Mendès. M. Miguel Zamacoïs en est très largement pourvu, et cela tient peutêtre, comme pour . les romantiques, presque

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tous adroits manieurs du crayon et du pinceau, à sa première éducation, qui fut celle d'un peintre. La Fleur Merveilleuse est donc, au sens plein du mot, un beau spectacle dont on pourrait s'amuser à faire le compte rendu en procédant comme pour une visite de musée.

Le premier acte est peut-être d'un goût un peu moderne dans son archaïsme. Il fait penser à Meissonnier, voire à M. Roybet, plutôt qu'à Jan Steen ou qu'à Van Ostade. Le décor est une auberge louche, à la fois tripot et coupe-gorge, bordant la route d'Arras. C'est la nuit, l'orage gronde au dehors. La salle est sombre et enfumée: lourdes tables usées, solives noircies, vaisselles brillant aux lueurs du feu. Dans le fond, quatre malandrins attablés fument, jouent et boivent. Et, pour éviter de décrire les costumes, j'ajoute que nous sommes en l'an de Dieu 1634. Là viennent successivement chercher refuge le Chevalier de Blancourt et son valet Romain, puis la noble M^® Régine, son fils Gilbert, et leur valet Gobelousse, enfin la bohémienne Speranza. Blancourt voyage pour affaires importantes. Etant fort démuni d'argent, il a résolu d'épouser une cousine à lui,

fille unique de Van Amstel, le riche bourgmestre de Haarlem. M"^® Régine, qui est veuve et encore belle, voyage pour distraire son fils qu'une déception d'amour a rendu... comment dire? fou serait un peu fort, et mélancolique un peu faible. Speranza voyage parce qu'elle est bohémienne. Et maintenant la suite des tableaux de genre : Blancourt assailli par les malandrins que tiennent en respect les pistolets de Romain; Blancourt contant un peu vivement fleurette à M^^ Régine au coin du feu, et payé d'un coup de cravache; l'entrée peureuse de la bohémienne que chacun veut mettre dehors et que M"^^ Régine seule protège ; la reconnaissance de Speranza par l'un des coupejarrets, le nommé Ziska, qui veut remettre la main sur elle; la lutte de l'homme et de la jeune fille ; le rachat de Speranza par la tendre M"^^ Régine; l'assassinat de Ziska par ses compagnons de bande à qui il refusait le partage de la bourse d'or reçue de Régine en rançon; Speranza aux pieds de M^^ Régine lui contant son histoire, et s'en allant après un doux baiser de sa bienfaitrice... La galerie est ample et bien garnie.

A partir du second acte, nous passons du Luxembourg au Louvre. Nous sommes à Haarlem, dans la vraie Hollande du temps, et nous allons voir se succéder les paysages de ville,

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les intérieurs, les kermesses et les tableaux de corporation, les Van der Heyden, les Pieter de Hooch, les Franz Hais, avec un peu d'alliage flamand peut-être, un peu de Jordaens ou de Teniers... Blancourt, dans son voyage matrimonial, a fait de longs détours ou de longues haltes. Il vient seulement d'arriver à Haarlem le jour même, tandis que Régine, Gilbert et Gobelousse s'y sont établis depuis quelques mois déjà. Régine a fait liaison avec le gros Van Amstel, fanatique amateur de tulipes, avec sa fille, la blonde, tendre et malicieuse Griet. Tout ce monde se rencontre sur la grand'place, entre les deux tavernes, à l'endroit d'où l'on voit la cathédrale et le marché aux tulipes. Gilbert, pâle et brun, vêtu de noir avec sa grande fraise de dentelle, est abordé par l'accorte Griet, flanquée de ses deux amies, Mietje et Alida, toutes trois se tenant par le bras. Elles le taquinent tendrement, l'obligent à leur réciter des vers d'autrefois, écrits pour la fiancée perdue, et déjà nous pressentons que la rieuse Griet pourrait bien consoler un jour le mélancolique Gilbert. Il serait désolant d'ailleurs qu'une si charmante fille revînt à ce vilain intrigant de Blancourt. A côté, devant la taverne. Van Amstel et ses amis, le médecin Florent, le peintre Franz Hais, attendent anxieusement le

résultat du grand concours de tulipes que le jury doit proclamer d'un instant à l'autre. Si les juges ne sont pas aveugles ou corrompus, Van Amstel doit gagner le prix. Mais non, un cortège bruyant envahit la place, portant en triomphe le vainqueur, lequel n'est autre que Jacob Teylingen, le rival détesté de Van Amstel. Fou de rage. Van Amstel grimpe sur une table et proclame, comme un héraut, son défi. A l'homme qui, sous quinze jours, lui présentera une tulipe plus belle que la fleur primée de Teylingen, appartiendront la main de Griet et sa fortune.

Mme Régine médite sur ce défi, dans son parloir lambrissé que coupe un escalier intérieur, et dont la rue, embrassée d'un coup d'œil par la verrière, forme l'arrière-fond lumineux. Elle a surpris chez Gilbert un commencement d'amour pour Griet, et cet amour-là pourrait .devenir la guérison, le salut. Il faudrait que Gilbert fût mis en état de gagner le prix de la joute, qu'il pût présenter la plus belle fleur. Mais où la trouver, qui la fournira? Voici précisément Speranza, la bohémienne. Depuis leur unique rencontre, elle est amoureuse de Gilbert, amoureuse au point de souhaiter qu'une autre femme lui procure la paix et le bonheur, et sa passion la fait agir autant que sa gratitude. Elle a trouvé

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dans son sac à malices un vieil oignon bulbeux, ramassé jadis sur les routes d'Orient, séché depuis on ne sait combien d'années. Par son art magique, elle a ranimé la graine, elle l'a fait fleurir, elle apporte la fleur merveilleuse. Exposée un instant derrière la verrière, cette tulipe sans rivale fait accourir aussitôt tout Haarlem. On défile, pour la contempler, dans le parloir à lambris. Les deux traîtres, Blancourt et Teylingen, ligués par le même intérêt, essayeront vainement de la détruire. Elle sera sauvée, à leur insu, par l'honnête valet Romain et l'astucieux valet Gobelousse. Griet ' appartiendra donc à Gilbert, si du moins Gilbert y consent» car Griet, avertie par le bruit public, est venue exhaler auprès de lui la plainte la plus touchante. Griet veut être aimée pour elle-même, non pas comme un moyen d'oublier et de guérir. Elle se refuse à être prise comme un remède. Que faire? Gilbert lui offre la fleur merveilleuse afin qu'elle en dispose à sa guise et choisisse ellemême son fiancé. Mais Griet, durant cet entretien, a compris qu'elle était vraiment aimée, et doucement, se donnant toute en ce seul geste, elle rend à Gilbert la fleur qu'elle avait reçue de lui.

Il ne nous reste plus maintenant qu'à assister à l'épilogue. Une estrade est dressée dans une cour rustique, devant la maison de Van Amstel. Van Amstel, Florent et Franz Hais, juges du concours, y ont pris place. Des enfants gambadent et jouent à saute-mouton. Les concurrents défilent, rangés comme des gardes civiques, sous les étendards claquant au vent. Blancourt, qui croit avoir détruit la fleur merveilleuse, pense bien triompher avec la tulipe que lui céda Jacob Teylingen. Mais la fleur merveilleuse paraît, et tout doit céder devant elle. En vain Blancourt suscite un dernier obstacle en accusant de mauvaise folie ce pauvre Gilbert que l'éûiotion a rendu immobile et muet. Speranza est là, bien cachée, et qui veille. Elle avertit Griet Amstel, et l'apparition de Griet, sur son balcon de bois qu'encadrent des roses, rend à Gilbert la chaleur de sa pensée et de sa parole. Il parle, il chante en vers lyriques la beauté de la fleur et la beauté de Griet. Les deux enfants seront donc unis à l'acclamation générale. Blancourt, penaud, regagnera la France, et Speranza disparaîtra, sans courage pour regarder en face ce bonheur qu'elle a créé.

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Et l'on voit que cette fleur merveilleuse n'est pas seulement une tulipe exotique; elle est aussi, par un clair symbole, la douceur et la force de l'amour. Speranza l'apporte à Gilbert parce qu'elle l'aime; Gilbert l'offre à Griet parce qu'il l'aime; Griet la rend à Gilbert parce qu'elle l'aime. Elle passe de main en main comme l'amour passe de cœur en cœur. Elle est l'amour qui se sacrifie, l'amour qui console, l'amour qui guérit. Par là, on reconnaît que M. Miguel Zamacoïs n'est pas seulement un visuel et un pittoresque, qu'il est aussi un sentimental, et c'est bien en effet ce mélange de richesse décorative et de douceur attendrie qui fait le caractère distinctif, essentiel de sa pièce. J'ai plus fortement insisté sur l'un des aspects que sur l'autre, peut-être parce qu'il est moins commun. Mais, pour fixer la physionomie propre de l'œuvre, on ne saurait les séparer. Les deux personnages de Griet et de Speranza, qui permirent à Mil® Leconte de se faire acclamer une fois de plus, et à M^i® Géniat de donner enfin sa mesure, sont traités avec une délicatesse particulière, avec une fraîcheur, une grâce vraiment poétiques. Voilà ce qu'il faut louer avant tout dans l'œuvre de M. Miguel Zamacoïs, plus que la conduite de l'action un peu bourrée au début et dont la marche est ensuite un peu

trop prévue, plus que les grands couplets qui abondent, et dont la facture, bien que toujours brillante ou spirituelle, a quelque chose d'un peu appliqué. La Fleur Merveilleuse offre un spectacle constamment agréable aux yeux, un développement sentimental et poétique toujours pur, touchant et doux. Je ne doute pas que ces qualités, qui font son plus grand mérite, n'assurent aussi son succès auprès du public.

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