‹ Au théâtre, réflexions critiquesChapitre 42 sur 55 · Renaissance, 29 avril · texte numérisé non relu

Renaissance, 29 avril

ment improvisées, ni des formules tendant ambitieusement à la profondeur. Bien que spirituels, ils signifient quelque chose ; bien qu'ayant un sens, ils restent faciles et gracieux. C'est très rare, et très agréable.

De telles qualités d'esprit, d'agrément, de grâce pouvaient suffire à assurer le succès d'une comédie légère. Mais il se trouve, par surcroit, que Mon Ami Teddy contient un vrai sujet de pièce, un sujet qui aurait pu, sans grand effort, devenir sérieux ou sévère, et que, dans leur troisième acte tout au moins, MM. Rivoire et Besnard n'ont pu se retenir de traiter avec une sorte de gravité. Il ne faut pas leur en vouloir, et je crois d'ailleurs que le public ne leur en gardera nullement rancune. Ce troisième acte ajoutera de l'émotion à la gaité, et l'on sait bien qu'au théâtre ces deux modes de plaisir se font valoir l'un l'autre. Au reste, M. André Rivoire est le plus tendre et le plus scrupuleux des poètes; il y a chez M. Lucien Besnard tous les dons d'un homme de théâtre attentif et fort. On ne pouvait exiger d'eux qu'ils s'en tinssent au badinage une soirée entière.

Ce sujet, je crois me souvenir que M. Romain Coolus l'avait abordé jadis dans une comédie

intitulée Lysiane et que joua M^^ Sarah Bernhardt. On pourrait, sous forme interrogative, le définir comme suit : dans qfuelle mesure avonsnous le droit d'intervenir, fût-ce avec la conscience d'agir pour leur bien, dans la vie des êtres que nous aimons? N'y a-t-il pas dans cette intervention, dans cette intrusion, aussi bien intentionnée et vigilante qu'on la suppose, un véritable attentat moral? N'y a-t-il pas, à tout le moins, imprudence grave ? Sommes-nous sûrs, en modifiant les conditions d'existence d*un être quelconque, de pouvoir mesurer d'avance les conséquences de notre action, et de ne pas le précipiter du mal au pire? Problème grave, comme on voit, et que le héros de MJ\1. Rivoire et Besnard, notre ami Teddy, n'avait pas suffisamment médité.

Teddy est un Américain du Nord, le meilleur homme du monde, et l'un des plus riches, qui est venu faire à Paris un séjour de quelques mois. Il s'était lié, en Amérique, avec le caricaturiste d'Allonne, qui s'empresse de le présenter chez sa cousine, M°^® Madeleine Didier- Morel. Je passe sur les préliminaires de cette introduction, et même sur l'entrée de Teddy chez les Didier-Morel, qui est cependant traitée le plus plaisamment du monde. Après une heure de conversation, Teddy a^ lait trois dé-

couvertes. La première est que Madeleine correspond exactement au type de femme qui lui convient, la seconde qu'il aime Madeleine, la troisième que Madeleine n'est pas heureuse. Cette jeune femme de vingt-cinq ans, qui est la fraîcheur, la droiture, la tendresst; même, a fait la folie d'épouser un quadragénaire tout bouffi d'importance et de sottise. Député, membre important d'on ne sait quel groupe, candidat ministre, Didier-Morel ne songe qu'à l'intrigue parlementaire. Rien de ce qui l'occupe n'intéresse Madeleine, et Madeleine ne l'intéresse plus. Son temps se passe aux séances, à la préparation d'interminables rapports, ou à des conversations de boutique avec « la Présidente», c'est-à-dire avec M^^^Roucher, veuve d'un ancien Président de la République, laquelle le protège et le conseille tout eif lui faisant les yeux doux.

Du premier coup d'œil, en bon homme d'affaires, Teddy a pris mesure de la situation. Cet imbécile de Didier-Morel et cette vieille intrigante de M^^ Roucher sont faits l'un pour l'autre. Madeleine est faite pour lui. Il s'agit donc de préparer le divorce des Didier-Morel, et deux bons remariages assureront la félicité générale. Teddy invite donc les Didier-Morel et Mj^^ Roucher à passer la saison dans sa villa de

Trouville. Il favorise de son mieux l'intimité de Didier-Morel et de M^^ Roucher, excite adroitement la tendresse de la Présidente et la jalousie de Madeleine. Quand tout est à point, il provoque et prépare entre la Présidente et Madeleine une explication d'où résultera nécessairement l'explosion escomptée. Madeleine, poussée à bout, déclare en effet sa résolution de divorcer. Voilà longtemps que cette vie lui pesait. Elle ne l'acceptait plus que par douceur et bonté d'âme. Mais puisque Didier-Morel lui préfère la Présidente, ce n'est pas elle qui mettra obstacle à leur félicité. Que cette conjonction parlementaire s'opère donc sans plus de retard ! Là-dessus, l'ingénieux Teddy se croit la partie belle. Puisque Madeleine est libre, il n'a plus qu'à se présenter, qu'à lui offrir son bel amour, dissimulé jusqu'à ce jour sous les dehors de l'amitié la moins intéressée. Mais voilà, on ne saurait tout calculer. Teddy avait oublié un certain diplomate du nom de Jacques Bertin, fort déplaisant au demeurant, bellâtre lâche et fade, et qui depuis longtemps menait autour de Madeleine une cour pressante. Madeleine n'avait pas cédé, mais elle avait eu peur de céder, et, comme une honnête femme, elle avait éloigné Jacques Bertin. Le hasard fait cependant que ce galant diplomate assiste à la scène

d'explications et de rupture, et c'est à lui que, tout de go, Madeleine offre sa main. Cette offre ne le ravit pas; ce n'est pas à épouser qu'il songeait. Mais le moyen de dire non, sans paraître un mufle? et la muflerie de Jacques Bertin est moins apparente. Voilà donc à quoi aura abouti la belle combinaison de Teddy. Madeleine était la femme d'un brave homme, sot et ennuyeux, mais pas méchant; elle sera la femme d'un séducteur de profession, menteur et lâche. Elle n'était pas très heureuse ; elle sera très malheureuse. Elle avait pris l'habitude de sa vie ; il lui faut courir l'aventure très périlleuse d'une vie nouvelle. Elle n'aura certes pas gagné au change, et d'Allone a raison quand il reproche à Teddy son imprudente initiative. Les effractions dans la vie d'autrui ne réussissent pas sur commande. Le Yankee aurait "mieux fait de rester chez lui.

C'est ici que la situation devient sérieuse et pouvait être poussée vers un développement dramatique. Elle s'aggrave encore, quand Teddy, après un court intervalle de découragement, essaye d'intervenir à nouveau pour réparer le dégât qu'il a fait. Une explication avec

Jacques Bertin l'a convaincu que le diplomate n'épousait Madeleine que de mauvaise grâce, par point d'honneur, si l'on peut dire, mais en gardant clairement conscience de ce que cette union avait de fâcheux pour ses intérêts et sa carrière. Voici qu'il oblige brutalement Bertin à renoncer à ce projet, ou, plus exactement, il le met, de force, hors de chez Madeleine. Mais ce nouvel exploit ne fait qu'exaspérer Madeleine, et nous la verrions toute proche du désespoir si de nouveaux sentiments ne commençaient à se faire jour en elle. Tout ce que Bertin a avoué à Teddy, elle-même l'avait pressenti ou deviné; elle comprend maintenant que Teddy l'aime ; elle s'aperçoit que, comme ami ou comme mari — elle ne sait pas bien encore lequel — Teddy lui est devenu indispensable. Tout s'arrangera donc, et il le fallait bien puisque c'est une comédie légère. Mais nous avons eu un moment d'émoi. Toutes ces scènes finales sont traitées avec une sobriété pleine et juste, et elles ont produit l'effet qu'en attendaient les auteurs. Le premier acte, qui est une exposition d'une adresse, d'une originalité, d'une vivacité de conduite tout à fait supérieures, avait été accueilli par un de ces succès que Sarcey qualifiait d'étourdissants. Entre ce premier acte de pure comédie, et le dernier qui côtoie l'at-

tendrissement, c'est le second — l'acte de Trouville — qui a fléchi quelque peu. Il a paru moins sûrement mené, plus indécis de ton, et cela tient sans doute à une double cause, dont l'une est qu'il fallait que trop de faits importants y fussent amenés par de trop petites causes, et l'autre que MM. Rivoire et Besnard n'ont pas eu tout à fait assez d'astuce ou d'audace pour assurer la transition entre deux développements d'ordre différent. Mais, dans l'ensemble. Mon Ami Teddy n'en demeure pas moins une pièce charmante et dont on reconnaîtrait la qualité au seul examen des types et des caractères. Tous sont exacts, plaisants, cohérents, logiquement et malicieusement construits. Teddy est présenté en lumière directe, avec une franchise solide et pleine de bonne foi. M°^^ Roucher est dessinée avec la plus juste fantaisie. Et je trouve une grâce presque poétique à l'image de cette Madeleine, si pure et si droite de cœur qu'entre des jeunes filles d'aujourd'hui c'est elle qui a l'air d'être la vierge, à la fois si honnête et si sensible à l'amour, ayanlj un quant à soi si marqué, une réserve si pudique, et pourtant tant d'impétuosité et de sang... MM. Rivoire et Besnard ont développé là, en bonne prose, une de ces images que M. Rivoire sait condenser si exactement en beaux vers.

M. MIGUEL ZAMACOÏS

La Fleur merveilleuse i

Je vais tout de suite faire à M. Miguel Zamacoïs un compliment qui me serait fort agréable si j'étais auteur dramatique, et qui le lui sera peutêtre autant qu'à moi : La Fleur Merveilleuse est une œuvre plastique tout à fait remarquable; elle est un beau tableau, ou plutôt une suite de tableaux brillants et gracieux. Et il ne faut pas s'imaginer qu'au théâtre la prodigalité d'un directeur, l'art d'un décorateur ou l'ingéniosité d'un costumier suffisent à procurer ce résultat. Pas le moins du monde. De même que certains romanciers ont le don de décrire, de peindre, d'évoquer la réalité matérielle, de même certains auteurs dramatiques

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