Portc-Saint-Martin, 22 octobre
première manière de M. Henry Bernstein. On y discerne clEiirement l'influence du naturalisme et du Théâtre-Libre, influence qu'a commencé d'ailleurs par subir, sans aucune exception, toute la génération à laquelle appartient M. Bernstein. La Griffe est une pièce naturaliste par le choix du sujet, l'arrangement, la conception des caractères, cpiasi romantique par les procédés d'expression. Mais on y sent déjà dans leur plein les dons exceptionnels qui ont valu à M. Bernstein tant d'éclatants succès, et c'est merveille qu'un jeune homme, on n'ose pas dire de quel âge, ait pu pousser jusqu'au bout, avec cette espèce de fureur logique, une pièce de cette solidité, de cette importance, de ce poids.
Peut-être même ne trouverait-on pas, dans le théâtre entier de M. Bernstein, de caractère plus complet, plus cohérent, d'une plus énergique venue que celui d'Achille Cortelon. Il n'est pas indigne, en vérité, qu'on le compare à celui du baron Hulot dans La Cousine Bette, Quand M. Bernstein, au premier acte, introduit son personnage, nous voyons paraître devant nous un homme dans la force de l'âge, en pleine vigueur d'action, un homme dont la vie privée est aussi belle que la vie publique. Il a près de lui une fille qui l'aime. Il est riche,
puissant, redouté parce qu'il, est intègre, heureux parce qu'il conforme tous ses actes à ses principes. Son journal Le Populaire gouverne l'opinion et lui assure une sorte de pouvoir irresponsable dont il n'use qu'en faveur des idées qu'il croit justes. Au dénouement, dix ans après, nous le retrouvons au dernier degré de l'abjection et de la décrépitude. Il est seul, sans famille, sans amis. Il a trahi son parti, renié ses idées, trafiqué de sa plume et de sa parole, déshonoré son nom. Il est parvenu au pouvoir, mais à force de bassesses et d'apostasies. Il a traîné dans tous les tripotages louches, dans toutes les affaires véreuses. Et il inspirerait la haine et le dégoût si l'on ne ressentait une sorte de pitié pour ce vieillard cassé avant l'âge, pour sa débilité, sa sénilité maniaque et que l'on sent proche du gâtisme.
C'est une femme, comme on sait, qui s'est chargée de l'ouvrage. Une femme, presque une enfant, la petite Antoinette Doulers, fille d'un des rédacteurs du Populaire. Mais l'enfant cachait sous son visage pur de madone une âme cruelle, calculatrice, dévorante. C'est Antoinette qui a monnayé le nom, le talent, l'honneur de Cortelon. C'est elle qui l'a dépravé, avili. Et il a tout accepté, tout subi, parce qu'il ne pouvait pas se passer d'elle, de ses cares-
ses, de ses mensonges. Elle Ta trompé constamment, publiquement, avec l'audace cynique ou vénale d'une fille. Plutôt q[ue de courir le risque d'un éclat, il a ravalé sa souffrance et sa honte. Elle a poussé la cruauté jusqu'à s'afficher avec Vincent Leclerc qui fut jadis le disciple aimé de Gortelon, mais qui depuis la trahison de son ancien patron est devenu son pire ennemi. Le vieillard a dû cette fois encore courber la tête. Son désir obstiné de vieux est devenu, avec le temps, une sorte de folie lubrique. Au dernier acte, quand le scandale inévitable menace de faire enfin crouler sa fortune, alors qu'il lui faudrait, pour son salut, parler, lutter, faire tête, il ne pensera qu'à son Antoinette, à sa petite Toto. Nous l'entendrons appeler sa Toto avec des larmes, avec des gémissements d'enfant. Et quand il apprend qu'Antoinette s'est sauvée devant le danger, qu'elle a filé avec l'amant soigneusement tenu en reserve pour le jour de la catastrophe, oh ! alors, le monde peut crouler î Qu'on ne compte pas sur lui pour monter à la tribune, pour se défendre ! Que lui sont la honte ou la mort, du moment que sa Toto est partie ! La crise est telle que son cerveau délabré ne peut résister à ce dernier choc. Le voilà qui jette bas ses habits, qui saute sur son bureau de ministre en hurlant une chan-
son communarde. Le gâteux est devenu fou. Cette scène finale a soulevé la salle entière. On avait fait le même accueil enthousiaste à la grande scène du troisième acte où Cortelon, mis en présence de Vincent Leclerc, c'est-àdire de l'homme qu'il redoute et déteste le plus au monde, laisse échapper l'aveu de sa misère. Il lui paraît atroce qu'Antoinette, à qui il a connu tant d'amants, sans jamais rien dire, prenne encore Vincent Leclerc. Pour obtenir de lui l'engagement de ne plus revoir Antoinette, il essaie d'apitoyer son implacable ennemi, il le supplie, se traîne à ses genoux. Cette scène d'une ampleur magistrale et du pathétique le plus violent a trouvé d'ailleurs en M. Lucien Guitry un prodigieux interprète. Pour qui a vu M. Lucien Guitry dans le rôle de Cortelon, il devient impossible de se représenter le personnage sous d'autres traits. Chacun de ses gestes, de ses accents s'imprime dans la mémoire. Je ne crois pas que l'art du comédien ait jamais été "poussé plus loin.
La Massîère ^
La reprise de La Massière a été accueillie avec une attention respectueuse et un peu froide. Pourtant, après avoir entendu il y a cinq ans la pièce de M. Jules Lemaître, après l'avoir lue, dans le dernier volume de son Théâtre Complet^ nous l'avons entendue à nouveau sans le moindre ennui. On ne peut dire qu'elle ait entièrement conservé sa fraîcheur : les couleurs en ont semblé quelque peu ternies, la saveur éventée. Nous n'avons pas ressaisi ce qui avait fait sa grâce et son charme dans sa nouveauté. Mais la partie solide de la pièce, c'està-dire le caractère du peintre Marèze, a très vaillamment résisté à l'épreuve.
. Porte-Saint-Martin, 21 décembre 1909.
Quel rang M. Lemaître aurait pu s'assurer dans la psychologie dramatique avec un peu plus de suite, de hauteur, de gravité ! Comme il tient l'art de séparer et de reconnaître les plus difficiles nuances du sentiment ! La tendresse que le vieux Marèze, peintre illustre et quasi sexagénaire, porte à la petite Juliette Dupuy, « massière » de son atelier, se compose de bien des affections confuses et complexes. M. Lemaître en opère le tri et en décrit les caractères avec la plus rare sûreté de main. Dans la tendresse de Marèze, il y a l'attachement spécial du professeur à l'élève et du bienfaiteur à l'obligée; il y a l'illusion et la déviation du sentiment paternel; il y a cet amour honteux que tant de pères portent en effet à leurs filles et qui se croit innocent parce qii'il se traduit par la jalousie, non par le désir; il y a cet amour-propre praticulier des vieillards qui croient aimer mieux que les hommes, parce que leur amour impuissant est plus délicat, plus prévenant, moins égoïste. Tout cela est d'un très joli travail.
Le vice de la pièce, c'est que ce caractère excellent soit entouré de types médiocres ou conventionnels, tels que Juliette Dupuy, qui est Fexem-ple irritant de toutes les vertus, que Jacques Marèze, fils du peintre, peintre lui-même, et
qui sort, à peine retouché, du répertoire d'Augier ou de Feuillet, que M°^® Marèze, qui est un modèle assez banal de femme jalouse. C'est aussi que l'action engagée entre ces quatre personnages : le père, la mère, le fils et la massière, soit conduite avec trop peu de suite, de conviction, j'oserais dire de patience. Le drame, comme on s'en souvient, naît de la passion partagée de Jacques Marèze pour Juliette, et, par suite, de la rivalité amoureuse du père et du fils. Cette rivalité, M. Jules Lemaître l'a décrite dans toute sa violence et poussée jusqu'à son terme; elle aboutit entre le père et le fils aux plus furieux éclats. Mais il fallait finir, et, pour finir, M. Lemaître, las de l'effort, a paresseusement adopté l'attitude de Jupiter apaisant l'orage. D'un mot, d'un geste favorable, il a pacifié les éléments déchaînés. En un instant nous verrons Marèze quitter sa rage jalouse et accéder à un consentement résigné, nous assisterons à la réconciliation du père et du fils, aux fiançailles du fils et de la massière, voire à un regain de tendresse entre Marèze et son importune épouse. Cela est fâcheux. Nous aimons les dénouements heureux, mais à condition qu'ils ne soient pas trop faciles.
Je ne sais d'ailleurs si M. Lemaître n'a pas mené à quelque excès le conflit du père et du
fils. On conçoit sans peine, chez Marèze père, quand il apprend l'engagement de Jacques et de Juliette, un mouvement de déception, de désespoir, de colère; on a peine à admettre l'accès de frénésie méchante et tenace qui le dresse contre Jacques, deux jours durant, comme un ennemi injurieux et malfaisant. Ce vieux Ruy Gomez traite Jacques comme un autre bandit, ce qui dépasse la mesure. C'est la rancune du vieillard contre le jeune homme, analogue, telle que la peint M. Lemaitre, à la rage envieuse de l'infirme ou du débile contre l'homme bien portant. Mais, d'un père à un fils, ce sentiment est-il concevable, ou du moins peut-il persister? N'y a-t-il pas même, au fond d'une telle pensée, quelque chose d'anormal et de morbide? Un infirme, comme je le disais, peut sentir ainsi, non pas un homme sain, qui a eu sa jeunesse. M. Lemaître a commis une faute, je crois, en touchant à cette corde, de même qu'il a eu tort d'insister sur l'espèce d'intimité physique, superficielle assurément, mais équivoque, qui, par les soins de Marèze, s'est établie entre la massière et son maître. C'est peu de chose : frôlements, tapotements de main, mais il n'y en a pas moins quelque chose de choquant dans ces tripotages. De cette double cause naît probablement l'impression un peu
spéciale que m'a toujours laissée La Massière^ l'impression de quelque chose de trouble, de suspect, peut-être, mon Dieu, par excès de clairvoyance et de vérité. Mais je n'insiste pas sur cette gêne, qui peut fort bien m'être personnelle. L'important est de répéter que cette reprise fut fort honorable, que La Massière est une pièce qui se fait encore écouter avec la considération la plus attentive, que M. Guitry y a retrouvé lé succès éclatant de la création.
M. Eugène Brieux (Suzette) 5
M. Louis Bénière (« Papillon » dit « Lyonnais-
le-Juste ») , 18
M. Jules Renard (La Bigote) 24
M. Jules Renard , . . . 34
M. Paul Gavault (La Petite Chocolatière) . . 39 MM. G. Feydeau et F. de Groisset (Le Circuit) 48
M. Gaston Dévore (Page Blanche) 56
MM. Nozière et Ch. Millier (La Maison de
Danses) 64
MM. Léon Hennique et Johannès Gravier
(Jarnac) 74
M. Henri Lavedan (Sire) 82
M. Emile Moreau (Le Procès de Jeanne d'Arc). 97 MM. Emile Moreau et Charles Clairville
(Madame Margot) 103
M. Romain Coolus (Le Risque) 112
M. Romain Coolus (Une Femme passa). . . 122
M. Giacosa (Comme les Feuilles) 131
M. Alfred Capus (Un Ange) 142
M. Marcel Prévost (Pierre et Thérèse) . . . 155
M. Tristan Bernard (Le Danseur inconnu). . 165
MM. Tristan Bernard et Alfred Athis (Le
Costaud des Epinettes) 175
M. Paul Bourget (La Barricade) 184
M. Edouard Bourdet (Le Rubicon) 201
M. André Picard (L'Ange Gardien) 207
D'après Tolstoï :