M. MAURICE DONNAT
nay devait déployer plus tard toute Tampleur ! Il nous prévenait, dès le prologue, que les Grecs qu'il allait nous montrer parleraient comme nous parlons nous-mêmes, seraient, sauf le costume, pareils à nous. Et, en effet, ces Grecs parlaient déjà comme M. Donnay devait faire parler ses personnages modernes. Ses matrones athéniennes étaient déjà des « chères Madames ». L'hétaïre Salabaccha et ses faciles compagnes avaient déjà l'air d'entamer quelque Dialogue des Courtisanes. Enfin, tout en s'inspirant d'Aristophane, M. Donnay avait trouvé moyen d'insérer dans la grandiose fantaisie du vieux comique quelque chose comme un petit drame d'amour. C'est par amour, chez M. Donnay, et pour n'être pas séparée davantage de son amant, le brave Agathos, que Lysistrata fomente la conspiration des femmes contre la guerre; c'est par amour qti'elle persuade à toutes les Athéniennes de se refuser aux hommes tant qu'ils n'auront pas conclu la paix avec Sparte. C'est par amour qu'elle leur impose le serment fameux, et c'est par amour aussi qu'elle y manque.
La scène d'Agathos et de Lysistrata, au troisième acte, — cette longue scène balancée, qui semble contenir en raccourci toute l'histoire d'une liaison, où la femme résiste par
amour et cède par jalousie, où Pâmant perd l'avantage par l'ardeur de son désir et le reprend par son indifférence calculée, — cette scène, une fois enrichie et transposée, devait fournir la matière de plus d'une des comédies modernes de M. Donnay. On y trouvait même déjà ce qui est resté poésie, depuis qu'il ne fait plus de vers, je veux dire le goût de mêler aux dialogues voluptueux les émotions de la nature, de la nuit, de la musique. Et quand Agathos et Lysistrata, enlacés dans le clair de lune, s'avancent vers le temple d'Artémis aux sons de l'hymme de la Déesse, c'est aux valses tziganes d^ Amants que fait penser le chant sacré.
On le voit, il ne manquait rien dans Lysistrata du Maurice Donnay que nous connaissons pleinement aujourd'hui. Il n'y manquait même pas le penseur. Ce penseur, à vrai dire, ne pensait pas tout à fait ce qu'il pense aujourd'hui, mais il pensait déjà. Il blaguait les militaires, les nationalistes du coin du feu, les fabricants de miracles. Il s'amusait à introduire, au banquet de la courtisane Salabaccha, un certain Phidon, philosophe de profession, qui paraissait avoir lu Renan d'assez près. Et son dénouement même, où le parjure de Lysistrata semble couronné par une intervention céleste, n'était pas dénué d'un scepticisme assez agressif. Faut-
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il taquiner là-dessus M. Donnay? Non, n'est-ce pas? Dans le fond, ce ne serait pas de bonne guerre, surtout cela ne servirait à rien. Laissons ce genre de réflexions à l'histoire littéraire, si du moins elle en veut prendre le soin, et bornons-nous à répéter que Lysistrata est une pièce charmante, que tout le monde prendra plaisir à l'entendre, pour la première, ou pour la seconde, ou pour la troisième fois, et qu'il faut louer M"^® Gora Laparcerie d'avoir inauguré par ce spectacle une direction à laquelle chacun souhaite le succès.
La Griffe i
La reprise de La Griffe a parfaitement réussi, et je ne doute pas qu'elle permette à la Porte- Saint-Martin de régler avec toute la minutie souhaitable la mise en scène de Chantecler. Elle a même mieux réussi, en un sens, que la série de représentations donnée il y a trois ans et demi à la Renaissance. Je veux dire que le quatrième acte, qui est un acte de mouvement violent et d'action, s'est déployé sur cette scène plus vaste avec une clarté plus vigoureuse, et qu'il a produit un effet plus puissant encore.
La Griffe, qui fut écrite avant Le Détour, bien qu'elle n'ait été jouée que quelques années plus tard, appartient, comme Le Marché, à la