‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 18 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

des coteaux couverts d'une luxuriante végétation, paraissant abriter de superbes villas. On se croirait, par un beau temps, sur un de nos grands lacs de France, Mais, comme contraste, de nombreuses cases bâties sur pilotis émergent de l'eau à l'entrée des criques les mieux abritées, puis des navires de toutes nationalités, des pirogues malaises, des sampans chinois circulent autour de nous.

Le Saint-Germain accoste à quai, dans le port de New- Harbour, à proximité d'immenses approvisionnements de charbon. A bâbord, le Win Long, parti de Toulon le 24 décembre, est immobilisé, depuis plusieurs jours déjà, pour des réparations à ses machines. Il a fallu, paraît-il, transborder nos généraux et une partie du matériel. Il faudra probablement, si nous voulons arriver au Tonkin assez tôt pour agir pendant la saison favorable, en faire autant des hommes de la légion étrangère demeurés à Colombo, à bord du Cholon. A tribord, un grand voilier hollandais, sur lequel deux charmantes fillettes nous envoient des baisers. L'une d'elles, tout enfant, me rappelle ma petite Lucie.

Le port, long de deux milles environ, est protégé contre les mauvais temps par les îles Battam-Matti. Il est, de plus, entouré d'îlots du plus pittoresque effet, mais qui en font l'entrée difficile, parfois même dangereuse. Il est cependant très fréquenté, sans doute à cause des quais qui le bordent et des immenses approvisionnements de charbon qui se trouvent à proximité. Il y fait une chaleur atroce, et nos pauvres soldats, auxquels il est interdit de descendre à terre, y respirent plus de poussière de charbon que d'air pur. Les indigènes et juifs de l'endroit se chargent du reste, non sans profit, d'occuper leurs loisirs.

La ville en est distante de deux kilomètres environ. De petites voitures, sortes de cabriolets à deux grandes roues, traînées par des indigènes, à raison d'une demi-piastre (2 fr. 50) par personne, nous y conduisent rapidement. La route est poussiéreuse, mal entretenue, bordée, sur une petite distance, par un cimetière chinois dont toutes les tombes, orientées vers l'est, sont marquées de pierres

debout. Deux pagodes, assemblage de bizarres constructions entourées de murs surmontés des dragons symboliques et de divers ornements en faïence, sont les seuls monuments qui Hxent l'attention. Les antres constructions ne sont rien que fort modestes baraquements abrités du soleil et de la chaleur par des nattes épaisses. Ce sont des magasins chinois, pour la plupart.

La ville ne prend son aspect monumental qu'en arrière de cette première zone, dont elle est séparée par un modeste cours d'eau, aboutissant au vieux port, dit de Tayan-Pagar, à son extrémité sud. Du port de Tayan-Pagar, beaucoup plus resserré que celui de New-Harbour, part la superbe jetée Dalhousie qui aboutit à la place du Gouvernement. Le palais du gouverneur, l'hôtel de ville, le temple protestant, précédé d'une belle tour surmonté d'un clocher en pointe et entouré d'un vaste jardin, la douane, vme belle fontaine à jets d'eau et les principaux hôtels, lui font une superbe ceinture. Au centre, un obélisque rappelle lord Dalhousie, le savant explorateur qui sut implanter l'influence anglaise dans les îles de l'archipel malais, et les soustraire à l'action française. De fait, Singapore n'était, il y a cinquante ans, qu'une fort modeste bourgade de pêcheurs malais. Les Anglais, pratiques, en ont apprécié Timportance dans une ile facile à occuper militairement, et placée de telle façon qu'elle commande l'entrée du détroit. Ils en firent l'acquisition du sultan de l'endroit et ne tardèrent pas à s'emparer ensuite de l'île tout entière, à peine séparée de la terre ferme par un détroit d'une largeur moyenne de cinq à six cents mètres. Elle est aujourd'hui peuplée de cent mille habitants. Chinois, Malais, Javanais, Hindous, Arabes et Arméniens, sur lesquels, au nombre de trois ou quatre mille au plus, ils exercent une complète autorité. La ville, d'autre part, compose deux zones très distinctes, dont la première, exclusivement affectée aux affaires commerciales, est habitée seulement par les indigènes, alors que la seconde, qui en est séparée par un cours d'eau, paraît réservée aux seuls Européens,

La ville commerciale est elle-même partagée en autant de

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