‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 24 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

se rendant direclemcnt à Hanoï, me confirme son étonnement de Terreur bureaucratique commise à mou égard {)ar la direction du service de santé au ministère de la guerre.

«Vous n'êtes pas à votre place dans un régiment, me dit-il. Votre grade, votre ancienneté, votre titre de médecin des hôpitaux vous désignent pour diriger une ambulance de guerre ; je m'y emploierai de tout mon pouvoir. »

De fait, pour l'instant j'en suis réduit aux modestes fonctions d'aide-major dans un bataillon. Heureux encore si je puis y être de quelque utilité! J'ai à faire signaler aux hommes les dangers des maladies vénériennes dans les pays chauds et humides, ceux non moins graves de l'abus des liqueurs alcooliques et notamment du chum-chum, sorte d'eau-de-vle de riz, qui détermine très rapidement soit l'ivresse furieuse, soit un fort dangereux coma. Je cite, à l'appui, le fait tout récent d'un artilleur, jusqu'à ce jour d'une irréprochable conduite, qui, ayant usé du chum-chum, fut atteint, dans un véritable accès de folie délirante, du besoin immédiat de tuer. Le malheureux, sans aucun motif, s'en fut, en effet, décharger son mousqueton sur l'un de ses camarades, qu'il faudra sûrement amputer de la cuisse. De même encore je rappelle la nécessité de tinettes mobiles dans le voisinage des casernements et les dangers de la dissémination des ordures. Mes avis demeurent à l'état de lettre morte; notre colonel s'abstient même d'en dire un mot dans les instructions qu'il donne aux officiers.

Idjéurier. — Celte misérable population, humble et soumise, du moins en aj)parence, à la manière des esclaves de l'Extrême-Orient, paraît effrayée des allures de nos soldats.

Tout est pour rien ici; tel a été, semble-t-11, le mot d'ordre, et nos troupiers en abusent, s'em parant sans plus de façon de tous légumes ou victuailles dont il est demandé un prix d'apparence exagéré. De fait, les indigènes cherchent évidemment à profiter de la situation et ont, disent les anciens, au moins triplé les prix depuis notre arrivée. Et les soldats sont généralement peu disposés, alors surtout qu'ils sont en

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campagne, à subir les exigences du commerce. Les Chinois, les véritables juifs du pays, se montrent plus retors encore; ils ont aussi grand soin de protéger leurs marchandises en fermantleurs magasins non plus à Taide de simples bamljous, mais bien dans un assemblage d'épais madriers, comme s'ils avaient à subir une effraction. De fait, ils ont à se garer autant des entreprises de nos soldats que des légitimes investigations de l'autorité. Qui d'entre eu.\, en effet, ne s'est pas livré à la piraterie, lequel n'a pas, sur la conscience, l'enlèvement de quelques enfants et jeunes filles qu'il a bien vite transportés à Canton pour les vendre comme esclaves ou filles de joie? Et combien, alors même qu ils n'ont pas procédé à des enlèvements violents, n'ont pas entraîné des malheureu.x auxquels, après de mirifiques promesses, ils ont fait absorber de l'opium? Souvent, ainsi, filles et enfants sont ouvertement vendus au prix de 8 à 20 piastres. Le gouvernement annamite ne paraît pas s'en émouvoir, mais il en est tout autrement sous notre autorité. Tout individu convaincu de piraterie, ou d'enlèvement clandestin de filles et d'enfants, est impitoyablement condamné. Maintenu sous la cangue traditionnelle, porteur d'un immense écriteau qui dit son crime, et précédé d'un crieur qui en raconte les détails, il est, après un sommaire jugement, conduit au lieu du supplice; et, séance tenante, maladroitement décapité par quelque bourreau d'occasion.

Sous l'autorité des mandarins indigènes, la moindre infraction aux ordres donnés est, du reste, immédiatement punie. Et si le coupal)le n'est pas assez riche pour paver grandement ses juges, il n'échappe pas au moins au suj)plice de la cangue, habituellement subi au fond de quelque cachot empuanti d'ordures, autant au moins que de prisonniers.

La cangue (c'est l'argument l)anal) : un long rectangle fermé et fait de lourds madriers, parfois de simples bambous, passé, à la manière d'un carcan, autour du cou du condamné, et pesant de tout son poids sur les épaules. Le misérable qui la porte est obligé de travailler et même de se reposer, alors qu'il est à bout de forces, revêtu de cet étrange collier. Et nos

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