CHAPITRE PREMIER
résidents ont adopté ce même svstéme coercitif, mais avec toute l'atténuation qu'il comporte. A de très rares exceptions près, les lourds madriers qui, chez les détenus des mandarins, écrasent absolument les épaules, sont remplacés par de léfjers l)ambous qui paraissent facilement supportés. Aussi bien, les Tonkinois, véritables esclaves des Annamites et des Chinois, paraissent peu sensibles aux peines corporelles. Du riz, un peu de poisson fermenté, quelques légumes, très rarement un peu de viande de porc, constituent leur habituelle alimentation. Va la monnaie, divisée à l'inlini, paraît démontrer que les dépenses sont généralement fort minimes. Le franc, au cours actuel, vaut six à sept cents sapcques, soit une ligature. La sapèque est une petite pièce percée d'une ouverture carrée. Les indigènes la portent enfilée à la manière d'un chapelet; elle sert à toutes les opérations commerciales. Il faut un homme, dit-on, pour porter, en sapèques, une valeur approximative de quinze francs. On rencontre également, dans les transactions commerciales, des barres d'or et d'argent d'une valeur nettement déterminée. Mais elles sont fort rares dans le commerce courant. Certains prétendent, même, que des billets, représentant une valeur (iduciaire conventionnelle, ont eu cours dans le pavs, il y a plusieurs siècles déjà. Ils auraient été émis dès 1393, à l'instigation d'un ministre chinois, et admis dans la circulation au même titre que nos billets de banque. On ne les rencontre plus aujourd'hui.
Les mandarins et fonctionnaires tonkinois ne reçoivent, de leur gouvernement, que des ap[)ointemenls insigniliants, 10 à 15 francs par mois. [Jn tong-doc ou gouverneur de province estgénéreusemcnt rétribué à raison de 250 à 300 francs par an. Mais le peuple supplée largement la parcimonie du gouvernement. Les cadeaux sont incessants, et chacun oljtienl, non pas suivant l'équitable justice, mais bien seulement suivant qu'il donne plus ou moins. C'est anisi qu'un fonctionnaire, s'il jouit de quelque autorité, peut officicUement recevoir des appointements de 250 à 300 francs par an, mais très facilement aussi se constituer un revenu de di\ à vingt mille francs. Il en a, du reste, grandement besoin, afin
de pouvoir lui-même payer sa rançon, quand le gouvernement, rapj)réciant suffisamment engraissé, imagine pratique de l'accuser de quelque méfait justiciable de la prison, des supplices ou de la peine capitale. C'est l'habitude chinoise, parait-il; les Annamites au pouvoir s'en servent naturellement, elles Tonkinois la subissent en parfaite résignation.
Il y a, du reste, si complète différence d'aspect entre Chinois et Annamites d'une part, entre Annamites et Tonkinois d'autre part, que la soumission des seconds vis-à-vis des premiers parait véritablement d'ordre naturel. De fait, les Tonkinois sont des émasculés, sans barbe pour la plupart, indistinctement revêtus de longues robes; on a peine, sous l'habituel chignon qu'un peigne d'écail maintient sur le sommet de la tête, à distinguer un homme d'une femme. Les linli-mâ eux-mêmes, qui cependant sont des soldats, conservent cette allure féminine. Et, malgré le tricolore chapeau de bambou qu'ils fi.vcnt sur leur tête à l'aide de larges rubans rouges flottants, malgré leur courte blouse et leur large pantalon fi.vé à la taille par une ceinture, malgré la cartouchière et le sabre, nos soldats, les turcos notamment, ne savent les désigner que sous la rubrique : n soldats mamzelles " . Us ne manquent ni de courage ni d'énergie cependant, alors qu'ils sont bien commandés; et déjà dans plusieurs affaires, notamment à Sontay, ils en ont donné des preuves. » Aussi bien, disent les lettrés, les Tonkinois furent autrefois des hommes; ils sauront le redevenir. Sans doute, avec l'invasion chinoise, ils ont perdu l'idée de l'indépendance, oubliant jusqu'à leur propre langue, et notamment leur écriture phonétique, pour un mélange de chinois et d'annamite actuellement seul en usage, au moins dans les relations officielles. Mais il n'en sera pas toujours ainsi; les Français nous viennent en lii)éraleurs, nous ne roui)lierons pas. i:
Et dans le peuple : » Les Chinois et les Annamites ont été nos maîtres. Vous êtes plus forts qu'eux, vous nous promettez de nous arracher à leur exploitation : nous devons donc vous obéir. » Leur patriotisme ne parait aucunement alarmé du changement de pouvoir. Seront-ils plus heureux