‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 31 sur 104 · C. Il Al'l I ItK DKIXIKMK Tl · texte numérisé non relu

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Il faut, (raiilrc part, .s'lial)ilucr à la marche crun convoi de malades au travers des rizières, car tel sera, le plus habituellement, notre champ d'action. Le général de Négrier le prévoit et m'invite à m'y préparer.

(i J'ai, me dit-d, transmis à Hanoi votre demande de brancards et de matériel de couchage, mais n'ai reçu encore aucune réponse, et prévois qu'il ne sera rien envoyé. Entendezvous, si vous le [)ouvez, avec les commissaires de la marine actuellement à Ilaï-Zuong, pour obtenir de la toile et des cadres, et faites confectionner des braïu^ards par vos infirmiers. Jl n'y a pas de tonnelets pour le transport des li(|uides et les barriques sont beauconj) trop lourdes. Faites pour le mieux, .le vous autorise à recruter cent cinquante coolies porteurs. Dans l'imminence d'une action, je vous ferai connaître la marche que je compte donner aux opérations; je m'en rapporte eà vous pour la direction et pour l'exécution du service à l'ambulance. »

Il faudra sûrement, pendant les marches, utiliser les fleuves et canaux pour l'évacuation pratique des malades et blessés. JMais toutes les jonques sont re({uises déjà. Et c'est à grand'peine que j'en ol)tiens quatre, en fort médiocre état. Et me voici de suite transformé en menuisier-charpentier pour l'aménagement, aussi sommaire que difficile, de ces bateaux utilisés seulement par les indigènes pour le trans- })ort des marchandises. Chacun, du reste, se met activement à la besogne, ayant conscience de son devoir autant que de sa responsabilité. Il faut rehausser les toitures, construire des planchers, diviser l'espace en locaux distincts, d'une part pour les blessés ou les malades, d'antre part pour une chambre d'opérations, une cuisine et tisanerie, un abri pour le personnel, pour les infirmiers et pour les coolies. Et tout cela se réalise. C'est très primitif, très insuffisant surtout, mais cependant assez pratique, ce qui est l'indispensable, pour parer aux premiers besoins. Plus tard, on fera mieux.

Les toiles à paillasse sont temporairement transformées en brancards, et pourront ainsi servira double Im. Le matériel est aménagé de telle sorte qu'il est possilde de le mol)iliser par-

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tiellement, suivant les besoins. Des naltes sont disposées pour garantir les couchages. On réalise ainsi une petite flottille, modeste ambulance flottante, qui pourra suivre partout, le long des fleuves et canau.v, les opérations militaires, conserver une relation constante avec le service de santé régimentaire, par conséquent recevoir, al)riter et soigner temporairement les malades et blessés, qu'il faudra souvent apporter d'une distance de 8 à 10 kilomètres, à travers les rizières, et sans autres routes que les digues de séparation.

De leur côté, nos soldats ne demeurent pas inoccupés. Ils se préparent à la très prochaine action par des marches et des exercices de chaque jour. Dès le premier effort, le général Négrier a pu, sans pertes, s'emparer d'un point stratégique de la plus haute importance, les Sept-Pagodes ou Quatre-Bras, au confluent du Song-Gian vers le nord, du Song-Gau, qui passe devant Bac-Ninh, du Thaï-Binh et du canal des Rapides, qui met ces divers cours d'eau en communication avec le Song-Koï ou fleuve llouge, en avant de Hanoi.

Des ordres sont donnés pour former, dans chaque bataillon, une section dite de forteresse, composée des indisponibles malades, placée sous les ordres d'un sergent et de deu.v caporaux. Les sections formées dans chaque bataillon seront groupées sous les ordres du plus ancien officier appelé par ses fonctions à demeurer à Haï-Zuong, et seront spécialement affectées, avec le capitaine Dominé, de la légion étrangère, à la garde de la forteresse, qui n'est pas à l'abri d'un coup de main. L'artillerie, le génie, l'ambulance, les services administratifs devront également fournir les éléments nécessaires. Des sentinelles sont placées aux endroits suspects, et fréquemment visitées, de jour et de nuit. Et nos loustics ne perdent rien de leur joviale humeur.

— Sentinelle, prenez garde à vous! Et le loustic de répondre : — Camarade, as-tu vu la grenouille? Et le voisin : — A vos amours, ma grenouille ; ce à quoi quelque autre répond invariablement: — Sentinelle, prenez garde à vous!

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Sous l'incessant crachin de ces nuits sans lune et sans étoiles, cela tient en éveil contre le sj)lccn et les cauchemars. La {grenouille! c'est ici l'interminable concert, le prodigieux coassement, sans analo^jie avec celui des {jrcnouilles de nos chaudes nuits d'été. Souvent, parait-il, les Pavillons noirs, qui rôdent encore dans les environs, l'imitent en un lugubre signal. Et souvent aussi quelque coup de feu retentit dans la nuit noire, sinon toujours contre un ennemi, du moins contre quelque chien errant qui n'a })oint daigné répondre au qui-vive, et qu'un timide a pris pour un Chinois prêt à s'élancer pour lui couper le cou.

De fait, et si pénibles qu'elles soient pour nos soldats, les précautions ne sont pas exagérées Nous ne sommes pas en sécurité au mdieu de cette population aussi craintive que dissimulée; et pas davantage à l'abri d'une attaque, puisque les bandes chinoises sont à 20 kilomètres à peine, et que chaque nuit l'incendie de quelque village nous révèle leur présence.

1" mars. — L'activité chez tous est vérilahlement prodigieuse Chacun s'ingénie, s'efforce de transformer le matériel dont il dispose, afin de le rendre pratique pour le but à atteindre. Le génie confectionne hâtivement des fascines de hambous pour faciliter les passages difficiles à l'artillerie, pour les embarquements et débarquements à bord des jonques, puis encore des échelles pour les assauts prochains. Le général de Négrier, toujours accessible, veut tout voir et tout entendre. 11 rappelle aussi que toute violence envers les habitants inoffensifs, tout pillage, formellement interdits, seraient sévèrement punis.

" On ne doit pas oublier, dit-il, que les habitants de la région où nous aurons à combattre nous attendent comme des libérateurs, que ce serait nous abaisser que leur faire regretter leurs ennemis actuels et les nôtres. En outre de l'action de la justice militaire, quiconque contreviendrait à ces instructions devrait être immédiatement signalé, et privé de l'honneur de marcher à l'ennemi. »

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Il décide également que les moyens de transport seront assures par seize coolies pour les officiers de l'élat-major de la brigade, par quatre coolies pour l'état-major d'un bataillon, d'une batterie, d'une section du génie ou des aérostats, et que ces fixations réglementaires ne devront pas être dépassées. C'est bien peu, mais les coolies sont rares, et ceux dont on disj)Ose sont indispensal)lcs pour les transports généraux, (jui, tous, doivent se faire à dos d'homme, les voitures étant absolument impraticables. Il faut renoncer même aux gamins, aux boys qui se présentent pour remplacer nos soldats d'ordonnance, et qui, cependant, nous seraient bien utiles, car presque tous ont appris déjà, ou apprennent avec une merveilleuse rapidité quelques mots usuels de français, et se chargeraient volontiers aussi bien de l'entretien de nos effets que des approvisionnements alimentaires de chaque jour. Mais, par prudence, il est interdit de les introduire dans les colonnes en marche.

2 mais. — Ce matin, marche militaire de préparation. « L'ennemi, dit l'ordre, est à Phu-Nam-Sach et pousse des reconnaissances jusque sous les murs d'Haï-Zuong. En conséquence, la brigade exécutera une marche dans la direction de Bac-Ninh, vers Phu-^am, de manière à étudier le terrain et à préparer la voie. «

La colonne est précédée d un fort détachement de Tonkinois auxquels leur épais chignon et leur bizarre accoutrement (blouse tombante (kékoin) légèrement serrée à la taille sur une large culotte descendant seulement jusqu'au genou; chapeau plat de bambou peint aux couleurs nationales et fixé au chignon par de larges rubans rouges flottants au vent, pieds nus et teint cuivré) donne un fantastique aspect d'enfants jouant au soldat. Une forte section de lambulance a pris rang derrière le train d artillerie, en avant de l'arricregarde. Ouelques coolies, recrutés à la hâte, sont transformés on porteurs de brancards. Et chaque groupe s'avance, serj)enlant à la file indienne, le long des digues de séparation des rizières.

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Dès la j)rcmlcrc halte horaire, je donne ordre, à litre d'essai, d'un développement à droite et à gauche de l'endignement princij)al, en vue de hlesscs fictifs abandonnés dans les rizières. Infirmiers et coolies brancardiers forment ainsi deux groupes qui, sous la direction d'un aide-major, s'en vont, l)rancards déployés, juscjue dans les rizières, y recueillent quelques blessés lictifs qu'ils de'posent doucement sur les brancards, et qu'ils chargent ainsi sur leurs épaules, pour les rapporter parfois de 1,500 à !2,000 mètres, jusqu'au point de ralhement indiqué parle fanion de l'ambulance. Cela obhge de constater que l'instruction, même chez les intirmiers, est bien rudimentaire; que cependant, et malgré les difficultés du terrain, il sera possible de s'en tirer. Mais, quatre coolies au moins seront indispensables, assistés d'un infirmier, pour porter un brancard chargé. Les indigènes n'ont ni la force ni l'expérience nécessaires pour porter à deux.

L'artillerie éprouve les plus sérieuses difficultés. Il est généralement impossible de se servir des attelages, les canons sont traînés à bras, placés sur les avant-trains; les chemins sont impraticables, souvent trop étroits pour le passage ; et malgré les artilleurs qui suivent, à droite et à gauche, les pentes inclinées de la berge et s'efforcent d'empêcher les écarts, il arrive parfois qu'une pièce roule dans la rizière, entraînant canonniers et munitions. 11 faut tout démonter. Alors canonniers et coolies s'attellent à la bricole, et finissent par démarrer. Nos artilleurs barbotent dans la boue, mais ils sont superbes d'entrain.

L'infanterie serpente à la queue leu leu le long des endiguements, mais parfois est obligée, pour se développer en terrain convenable, de traverser quelque rizière, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.

Et c'est ime singulière sensation faite de lutte et de mélancolie qu'on éprouve à parcourir ainsi ces plates rizières, dont la verdeur contraste parfois brusquement avec la teinte jaunâtre de celles très temporairement demeurées sans culture. De l'eau et des champs de riz, il n'y a que cela, coupé de

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