CHAPITRE DEUXIÈME
Balny, du nom du malheureux lieutenant de vaisseau qui y fut tué le même jour. Puis, à quelques pas à peine, le pont de Papier où fut tué, le lî) mai 1883, le commandant Rivière, entraîné à repousser ces mêmes Pavillons noirs, dont Taudacieux courage menaçait incessamment Hanoï. Rude passage, glorieux et douloureux souvenirs, car c'est là, sans doute, après la cruelle épreuve, que fut arrêtée l'occupation définitive du Tonkin.
En s'cmparant de la citadelle et de la ville d'Hanoï, le 25 avril 1882, de Nam-Dinh le 27 mars suivant, le commandant Rivière avait réparé le honteux désaveu, par notre gouvernement, de l'héroïque conduite du savant explorateur du Mékong et du fleuve Rouge, le commandant Garnier, de Dupuis et des premiers occupants du delta. Il avait de plus, ainsi, vengé l'incessante violation du misérable traité que l'empereur Tu-Duc avait consenti, dès ISIA^ avec notre représentant à Hué, M. Philastre. Il devait, sans doute, payer de sa mort la décision délicate, autant que laborieuse, d'une occupation définitive.
Le fait nous est ainsi raconté : Depuis quelques jours déjà, notamment les II et 16 mai, les Annamites et les Pavillons noirs rôdaient autour de la ville, s'attaquant tantôt à la mission catholique française, tantôt aux faubourgs, qu'ils incendièrent ainsi que l'église catholique. Le commandant Rivière (capitaine de frégate) dut prendre des dispositions pour les écarter, et le 19 mai en confia l'exécution au commandant d'infanterie de marine Berthe de Villers. Ce dernier, emmenant avec lui les 500 hommes dont il disposait, et pourvu de deux pièces de montagne, avait franchi déjà les retranchements de la citadelle, et s'avançait, à la queue leu leu, sur une digue tenant lieu de route, lorsque l'ennemi surgit tout à coup, en nombre considérable, d'un épais fourré de bambous et des villages avoisinants dans lesquels il se tenait caché, envahit la digue, et réussit à couper la colonne. Ce fut alors un effroyable carnage. L'un des premiers, le commandant Berthe de Villers, mortellement atteint, ne dut son temporaire salut qu'à la voiture qui venait d'amener le comman-
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dant Rivière, alors malade, et incapable de marcher. Rivière lui-même fut criblé de balles, pendant qu'il se portait au premier rang, s'efforçant de faire dégager un de nos canons tombé dans un bourbier. Près de lui, quatre officiers et près de cent soldats étaient mortellement atteints. Et morts ou blessés demeuraient nombreux aux mains de l'ennemi, qui, féroce dans sa victoire, coupait les tètes, arrachait les cœurs, mutilait les corps.
L'échec, dit la rumeur, fut dû surtout aux indiscrètes imprudences de l'entourage du commandant. On supposait devoir faire une simple reconnaissance, on parlait même d'un joyeux déjeuner en pleine campagne, et l'ennemi, très bien informé de nos projets, se préparait, se tenant soigneusement caché. Dès le lendemain, les tètes de nos malheureux soldats pendaient aux arbres autour même de la citadelle, et les Pavillons noirs, s'étant, dit-on, repus des cœurs, pouvaient impunément promener, dans tout le pays avoisinant, celles des officiers soigneusement conservées dans des paniers d'osier. Ils n'osèrent pas cependant poursuivre leur succès. Et satisfaits, sans doute, de l'occupation d'une partie de la ville, qu'ils pouvaient impunément piller, ils ne songèrent à attaquer ni la citadelle ni la concession, qu'il eût été cependant bien difficile de défendre, en raison du très petit effectif dont on pouvait encore disposer.
Tel fut, en réalité, le premier acte de l'occupation définitive du Tonkin, dès lors vigoureusement préparée par le général Rouet, commandant les troupes de Gochincliine, malgré les hésitations de notre gouvernement et ses instructions au docteur Harmand, alors son ministre plénipotentiaire.
La brigade franchit le pont de Papier, ainsi désigné, sans doute, à cause de son voisinage du village de Ké-Roï, où se fabriquent en effet, suivant les habituels procédés chinois, la plupart des pa|)iers en usage dans le pays. Une courte halte permet de s'en rendre compte. Les indigènes utilisent les tiges de bambou et d'autres écorces qu'ils font d'abord longuement macérer dans l'eau, qu'ils ramollissent ensuite dans de grandes cuves remplies d'eau bouillante et de chaux, puis