‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 42 sur 104 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

d'une lessive de soude. Cette opération terminée, la pulpe est réduite en pâte line qui se répand dans des auges successives remplies d'eau. C'est la pâte de papier. Il suffit alors à l'ouvrier de glisser doucement dans l'auge, et presque parallèlement à la surface du liquide, un cadre garni d'un fin treillis de fihrcsde bambou qui retient une certaine quantité de })!ite. Les cadres ainsi cbargés sont disposés, les uns au-dessus des autres, et soumis à une légère pression qui facilite l'écoulement de l'eau, puis portés au sécboir. Très simples, ces séchoirs; rien que deux 1)riqucs, parallèlement posées debout, et séparées, entre elles, par un petit espace dans lequel l'ouvrier entretient un feu vif, suffisant pour les maintenir à une haute température. La pâte, habilement détachée des cadres, est appliquée sur la surface extérieure, soigneusement polie, de chaque brique, légèrement brossée, rapidement asséchée et immédiatement enlevée. L'opération est terminée, la feuille est fuite; parfois d'une grande finesse, souvent mélangée de petits débris qui ont échappé à l'attention des ouvriers, toujours d'une résistance très supérieure à notre habituel papier de chiffons, et rappelant les anciens papyrus.

A deux kilomètres du pont de Papier, voici le fortin redouté de Phu-Haï, où se faisaient autrefois les exécutions capitales. Le gouvernement annamite y entretient encore quelques superbes éléphants, dont l'un, dit l'éléphant bourreau, est chargé, paraît-il, d'écraser de son large pied la tête de certains adultères ou condamnés à la peine de mort. Puis, le chemin franchit un second aroyo, au delà duquel nous retrouvons les premières lignes de défense du 15 août, avec le général Bouët, Les aérostiers nous précèdent ou nous suivent, obligés parfois à entrer résolument dans les rizières, ayant de l'eau jusqu'au ventre, souvent à faire de longs détours pour éviter les accrochages.

Vers deux heures, la colonne cantonne à Phong, un gros village de la rive droite du Dây, que nous devrons franchir demain. A l'entrée du village, abritée sous un large parasol jaune, voici superbement affichée, comme une missive royale,

la proclamation du général en chef aux indigènes. C'est, ditelle, le respect assuré des personnes et des propriétés, mais aussi la terrible répression de toute hostilité contre la domination française. Et les indigènes, les mains jointes, s'inclinent respectueusement devant elle, comme ils le font, du reste, devant quiconque paraît revêtu d'une certaine autorité.

L'amLulance, logée dans une pagode entourée de superbes arbres, reçoit un grand nombre de malades éprouvés, autant peut-être par les excès commis pendant un court séjour à Hanoï, que par la pluie pénétrante qu'ils ont subie depuis le matin. Tous sont installés sur des brancards, activement réconfortés et, pour la plupart, seront dès demain prêts à reprendre la marche en avant. Dans le sanctuaire, devant un énorme Bouddha au ventre proéminent, se trouve, déposée sur un large plat, une tête de porc entourée de fleurs et de riz cuit, encore fumant. C'est, paraît-il, le cadeau que viennent nous offrir les habitants comme hommage aux nouveaux mandarins que nous sommes devenus. Mais les mandarins passent fièrement, peu disposés à goûter l'appétissante friandise. Le bonze, ou bien probablement nos coolies de l'ambulance, sauront assurément mieux s'en accommoder.

7 avril. — Le Dây, affluent du fleuve Rouge, a été sondé dès hier par un peloton d'avant-garde de chasseurs d'Afrique, sous la conduite du lieutenant de la Perinne. Il est large de plus de :200 mètres, mais à fond de gravier généralement guéable quand les courants très variables provoqués par les crues n'y sont pas trop rapides. Aujourd'hui l'ambulance et le convoi profitent seuls des petits sampans indigènes; la colonne passe au gué, soigneusement jalonné par des cavaliers. Le passage s'effectue très rapidement et dans une parfaite régularité. Puis la route se poursuit péniblement, sous une accablante chaleur, pour aboutir, à 4 kilomètres environ, vers un pont couvert de construction fort originale. Il est à dos d'âne et construit sur pilotis. Deux bancs de bois établis de chaque côté, parallèlement à sa longueur, servent de refuge aux voyageurs. Et comme devant Phong, la paci-

CIIAPITIU'; DKUXIEMK 135

fique proclamation du {général Millot s'y trouve al)rltcc sous un parasol jaune, signe de la toute-puissance. Enfin la colonne touche à Trach-Moï, où doit cantonner l'ambulance. C'est un gros village, abrite par une épaisse digue haute de deux mètres au moins, et précédé d'une belle porte en maçonnerie, autour de laquelle s'entrelacent de superbes banians qui lui font un dôme de verdure. Le village lui-même disparait sous un entrelacement de bambous, de cactus et de lianes; et pour arriver jusqu'au logis qui nous est assigné chez un notable de l'endroit, un confrère, me dit-on, il faut circuler dans un véritable labyrinthe de ruelles étroites et tortueuses, terminées par des culs-de-sac. Enfin, nous y voici; il en est temps en vérité, car l'ambulance, malgré la pénurie de ses ressources, a dû ramasser bon nombre de traînards, qui trouveront heureusement, dans notre provisoire installation, le réconfortant repos indispensable.

Un confrère! Je vais naturellement à lui; il est fier de nous montrer qu'il a su aménager sa maison à l'abri des intempéries. De fait, bien que simplement recouverte d'un toit de chaume supporté par d'énormes bambous, elle est exhaussée sur un tertre séparé du sol de manière à faciliter la libre circulation de l'air, et entourée d une vaste cour faite d'argile et de gravier fortement tassés. Rien qu'un rez-de-chaussée, séparé en trois vastes salles par des nattes fines de bambou, dont le sol est également couvert. Dans la salle centrale, sous la grimaçante image d'un génie protecteur, voici l'autel des ancêtres, entouré de vases de fleurs et de baguettes d'encens dans des brûle-parfums. Au pied, le lit du propriétaire, un simple cadre tendu de nattes, puis quelques bancs de bois dur, une belle table incrustée et un large coffre fermé d'un énorme cadenas. G est là tout le mobilier apparent. Intentionnellement, sans doute, les salles latérales sont absolument nues, et tout de suite garnies de nombreux Ijrancards pour nos malades, pendant que nous occupons, nous-mêmes, la chambre du milieu, où notre hôte ne tarde pas à nous apporter, avec l'apparence du plus grand respect, de superbes anguilles qu'il vient, nous dit mon interprète, de pêcher à

notre intention, et dont mes camarades et moi nous allons faire une excellente malelole, chacun donnant son avis en mettant son doigt dans la sauce.

J'ai dit un confrère : c'est en effet un médecin qui est aujourd'hui notre hôte obligatoire. Mais quel médecin! Sans autres connaissances que celles secrètement transmises par un ancien, n'avant à sa disposition que deux livres qui constituent toutes les ressources de la science, l'un \eY-Hoc ou traité de diagnostic, l'autre le Ban-Thao, recueil de recettes thérapeutiques. La maladie, dit le premier, est la conséquence d un manque d'équilibre entre le froid et le chaud. La thérapeutique, dit le second, a pour but de les remettre d'accord. Et les recettes n'ont rien à envier à celles si répandues encore chez les commères de nos villages. La médecine indigène tient le plus grand compte, au point de vue du diagnostic, de l'état du pouls et du goût ou de la couleur des urines. L'examen du pouls doit se faire avec l'index alors qu'il s'agit d'une maladie de la tête, avec l'annulaire quand il faut diagnostiquer un mal de ventre, avec le médius s'il s'agit de maladie du cœur. En principe, toutes les maladies sont dans le sang et se diagnostiquent dans l'état du pouls. Il n'est question ni d'anatomie ni de phvsiologie. Et toute la science consiste dans la préparation des simples. La saignée, encore très en vogue, malgré la débilitation apparente des indigènes, se pratique à l'aide d'une arête de poisson brusquement enfoncée dans une veine saillante. J'ai eu de même l'occasion de constater l'emploi habituel comme hémostatique, et non sans succès, d'une forte solution de colle de poisson dans l'eau chaude. C'est une pratique habituelle dans les épistaxis et les métrorrhagies. Aucune notion de chirurgie, même la plus élémentaire. Aussi, bien évidemment, ici comme en Algérie, le médecin français est appelé à faire beaucoup de bien, sûrement aussi à jouir d'une grande influence.

8 avril. — De Trach-Moï à Sontay, il y a de 8 à 10 kilomètres. Le pays paraît riche, parfaitement cultivé, planté de superbes arbres, parmi lesquels le jaquier, encore couvert

CHAriTRK DEUXIÈME 137

de fruits qui resseml)lent à des melons, et Ibihiscus aux éclatantes couleurs. La route est à chaque instant bordée crétauîjs couverts d'oiseaux aquatiques, notamment, de l»clles ai{|reltcs blanches. Elle traverse en outre quelques arovos, sur des j)onts suspendus du plus pittoresque effet.

Et voici la colonne sous les miu'S de Sontay.

Malj^ré la chaleur, elle y doit longtemps attendre la répartition des cantonnements, que l'état-major n'a pas encore eu le temps de préparer, dit la rumeur.

Cette longue attente a du moins l'avantage de permettre un rapide examen de l'enceinte. Voici devant nous la porte sud, à plate-forme surmontée d'un vaste mirador. Puis un énorme parapet maçonné, protégé par un large fossé rempli d'eau, d'où émerge encore tout un enchevêtrement de bambous taillés en pointe, et reliés entre eux par des lianes en chaînes profondes qui s'oj)posent à l'arrachement. Des chausses-trapes complètent la défense d'approche. Enfin, les parapets sont coupés de distance en distance par des meurtrières, tant pour les fusils de rempart que pour les canons, dont plusieurs sont encore en place.

Nous entrons. C'est d'abord une longue rue bordée de paillottes en partie incendiées et remplies encore des ruines qu'y ont accumulées les derniers combats.

Seulement quelques maisons en briques. Et nous voici devant iine seconde enceinte d'apparence plus solide encore que la première. C'est la citadelle, et nous sommes devant la porte sud, dite porte des Éléphants.

La citadelle, de forme carrée, de 500 mètres environ de côté, occupe, en effet, le centre de la ville, dont elle n'est séparée que par un large fossé d'eau, un chemin de ronde et un mur de briques arcbouté d'un parapet, avec larges platesformes pour l'artillerie.

Le pont d'accès que nous avons à franchir n'aboutit pas directement à la porte, mais bien à une demi-tour qu'il faut contourner, sous la menace d'un feu plongeant, avant de découvrir l'entrée, dans l'enfoncement de l'un des côtés.

Nous y sommes. Et voici, devant nous, une haute tour

138 AU ÏONKIX

carrée percée de distance en distance d'étroites ouvertures en forme de feuilles de trèfle, de très original aspect. La tour est posée sur une large terrasse à laquelle on accède par un escalier, bordé des chimères habituelles. Au sommet, haut d'une vingtaine de mètres, flotte dorénavant notre drapeau national. Et sous son abri nos télégraphistes ont installé les appareils optiques qui nous mettent en correspondance avec Hanoï, puis Haï-Phong et la France. C'est maintenant notre mirador, celui qui, demain peut-être, transmettra à la pairie la nouvelle de la victoire.

Sur les côtés, deux vastes bassins, à balustrades de briques ajourées, assurent un large approvisionnement d eau potable, l'un d'eux pour les défenseurs, le second pour les éléphants de guerre.

Tout près, voici la pagode royale, aux puissantes faîtières recourbées et ornées de fantastiques chimères de faïence bleue. Un monumental escalier de pierre, gardé par deux superbes lions de grandeur naturelle taillés dans le granit, y donne accès. Elle est actuellement occupée par un bataillon d'infanterie de marine, ^on loin de là, d immenses magasins à riz et quelques habitations de mandarins militaires.

La ville s'avance, vers le nord, jusqu'à 2 kilomètres environ du fleuve, protégée contre les grandes crues par une large digue qui est aussi la route principale de Hanoï. Quatre portes toutes latéralement ouvertes, dans les renfoncements cachés de demi-tours protectrices, donnent accès aux divers chemins de communication, d'une part vers le fleuve Rouge au nord et vers Hong-Hoa au nord-ouest, d autre part vers Hanoï par Phu-Hoaï au sud et à Test.

L'ambulance, entrée par la porte sud, ressort par la porte ouest, et vient cantonner dans une vaste pagode du petit village de Na-Tray, à 1 kilomètre environ, sur la route de Hong-Hoa.

Elle est à peine installée que le canon se fait entendre, mais seulement pour saluer la première entrée du général Millot qui vient d'arriver avec la flottille. Et quelques instants après, le directeur de notre service de santé, M. Driout, vient lui-même m'v trouver.

Page 1