‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 43 sur 104 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

« Je me joins à vous, dit-il. La brigade Négrier paraît devoir être engagée directement dans l'attaqne d'Hong-Hoa, pendant que la première l)rigade, suivant la route des montap^nes, ira tourner l'ennemi et lui couper la retraite. L'affaire sera chaude, dit-on. Prenez vos dispositions en conséquence. »

Et ceci fait, nous pouvons ensemble engager une promenade qui, tout naturellement, nous ramène à la citadelle, puis, par la porte nord, à la digue du fleuve près du débarcadère, actuellement protégé par un solide blockhaus armé d'une mitrailleuse et confié à la garde d'un détachement de Tonkinois.

Un camarade du régiment de turcos, M. Grandgury, nous dirige vers la digue de Phu-Sà. Il a été le témoin de la terrible lutte qui s'y engagea. Il veut bien nous la redire, sur le terrain même.

« Ainsi que vous le vovez, dit-il, la digue part de la berge du fleuve, et s'incline vers le sud-est en un demi cercle, coupé dans son milieu par le petit village de Phu-Sà. L'amiral, estimant que c'était là le point stratégique d'attaque, donna, en conséquence, les instructions les plus précises. C'était le 14 décembre. Toutes les forces dont il disposait, tant celles débarquées par la flottille sous les ordres du colonel Bichot, que celles venues par la route de terre, avec le colonel Belin, des tirailleurs, furent réparties à quelque distance en arrière, occupant les villages de Puong-Toï, presque derrière la berge du fleuve, de Puong-Dinh et de Phu-Thoï au centre et au sud. Dès le premier signal, elles évoluèrent, superbes de précision, s'avançant à travers les chausses-trapes et retranchements dont le pavs était couvert, et ne tardèrent pas à s'emparer des villages de Linh-Thien et de Tien-Xuan. Ce n'était que le commencement. La lutte alors devint terrible. Vainement l'infanterie de marine du colonel Bichot et du commandant Donier, les tirailleurs algériens du colonel Belin et du commandant Letellier, la légion étrangère, les linthaps et Tonkinois du commandant Reygasse s'élancèrent sous un feu meurtrier. Vainement les batteries établies sur la

berge même du fleuve par le commandant Amelol s'associèrent aux canons de la flottille pour couvrir la digue d'obus et de mitraille. L'ennemi tint bon et la défense, remarquablement conduite par Lu-Vinh-Phuoc lui-même, demeura maîtresse de la situation. La lutte se poursuivit ainsi jusque dans la nuit, nos soldats ne songeant jias à reculer, mais demeurant impuissants à gagner du terrain. Elle reprit, plus ardente encore, dès le matin du 15. Enfin, vers deu.\ heures de l'après-midi, l'amiral donna l'ordre d'un nouvel assaut. 11 fallait en finir et l'élan, dans une charge à la baïonnette, fut cette fois irrésistible. Ni le feu de la mousqucterie, ni la mitraille denombreu.\ canons remarquablement servis, ni les bambous acérés, ni les chausses-trapes semées en avant des retranchements ne purent l'arrêter. L'amiral était là, précisant les ordres, suivant anxieux, d'un proche mamelon voisin, les prodigieux efforts des combattants. Il vit nos héroïques soldats vaincre toutes les résistances et s'emparer enfin de la redoutable digue, non pas, hélas! sans laisser derrière eux un large sillon du meilleur de leur sang.

INous étions maîtres de Phu-Sà. C'était apparemment la clef de la ville. Et de fait nos soldats purent s'avancer jusque devant les fossés. Mais les Pavillons noirs, superbes de courage, ne reculaient que pas à pas, tentant parfois un partiel retour offensif, et réussissant souvent ainsi à nous enlever quelques blessés, auxquels ils coupaient immédiatement la tête. La lutte se poursuivit ainsi, corps à corps, jusque dans les premières maisons, d'où l'ennemi, formidablement retranché, nous opposait une résistance acharnée. Restait la citadelle, le dernier refuge de Lu-Yinh-Phuoc et de ses meilleures troupes. La ville elle-même brûlait dans toute son étendue, €t la nuit venue ne permettait pas, sans graves dangers de confusion, d'avancer encore. L'arme au pied, dans un incessant qui-vive, nos soldats, sans cesse inquiétés par des groupes ennemis, demeurèrent sur leurs situations. Mais dès le lendemain, quand ils voulurent reprendre l'attaque de la citadelle, ils furent avisés, sur le rapport d'un sous-officier français, qu'elle était complètement évacuée. Grâce à l'obs-

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curilé de la nuit^ Lu-Vinh-Phuoc et ses troupes avaient pu s'échapper par la porte ouest, vers Ilong-IIoa. Nous étions les maîtres de la place, le drapeau national vint Hotter au sommet du mirador, et salua l'amiral vainqueur. Mais la lutte nous avait cruellement éprouvés. Soi.\ante-quinze tués, dont plusieurs décapités, et plus de trois cents blessés furent recueillis par le service de santé. L'amiral crut devoir s'en tenir là, estimant, en raison de l'insufiisance de ses effectifs, toute nouvelle action, sinon inutile, du moins fort danjjcreuse, et devant être temporairement ajournée. 11 ne voulut pas, dans une difficile poursuite, compromettre le résultat obtenu, et résolut d'attendre les indispensables renforts qu'il espérait d'un jour à l'autre.

Ce n'est ni sans émotion ni sans légitime orgueil que nous avons, mes camarades et moi, parcouru ce terrain si fièrement conquis par nos devanciers. Sans doute, nous voudrons les imiter et de nouveaux succès nous attendent, mais probablement aussi chèrement acquis. Et voici qu'un nuage de tristesse m'envahit. Ah! c'est qu'aussi les lettres de France que je viens de recevoir, grâce à mes pressantes investigations personnelles, ne me laissent aucun espoir de revoir mon vénéré père, épuisé de douleurs morales autant que physiques, et les subissant, m'écrit mon frère, actuellement sans doute à son chevet, avec la parfaite résignation du chrétien. Et puis encore, est-ce donc un fatal présage? voici que je viens de perdre, presque subitement, mon bon cheval de France. Pauvre béte, elle a payé, elle aussi, le lourd triljut au climat, aux courses incessantes dans le marécage des rizières et au genre de nourriture. J'avais pu apprécier ses services. Je ne m'en sépare pas sans un serrement de cœur. Pourquoi certaines journées, vécues dans la quiétude du lendemain, se terminent-elles souvent ainsi, sous les plus pénibles impressions!

9 avril. — En route dès l'aube. La brigade parcourt la large digue, semée d'arbres, de la rive droite du fleuve Piouge. La rizière a presque disparu; les villages se succèdent

sans interruption, entourés de superbes aréquiers, de bananiers, de goyaviers, de lichtis, dont nous savourons avidement la pulpe à goût de pomme reinette, de banians aux fantastiques racines aériennes, et d'autres arbres. Tout le terrain avoisinant est admirablement cultivé, planté de bétel, de mûriers, d'arbres à thé, de mais, de patates, et d'une espèce de haricots nains dont les indigènes tirent, nous dit-on, une huile comestible très estimée. De distance en distance, de vastes pagodes richement entretenues, presque toutes entourées d'énormes pins maritimes, attestent la prospérité

La brigade Brière de l'Isle, pendant que nous suivons la digue du fleuve, s'est engagée plus à l'ouest, sur la route directe de Sontay à Hong-Hoa. Elle a mission d'occuper la région montagneuse, fort difficile, paraît-il, de la rive droite de la rivière Noire. Et les cols sont solidement occupés par l'ennemi. De fait, vers midi, nous entendons le canon. Sans doute, dit-on, une simple démonstration vers le croisement des divers chemins d'accès de la montagne au delà de Yaï, car cela dure seulement quelques minutes, et l'ennemi, si même il est dans le voisinage, ne parait pas y répondre. De fait, on le signale surtout sur la rive gauche, surveillant sans doute le passage probable de la rivière Noire.

Et voici que de son côté la deu.xième brigade vient cantonner à Yu-Chu, à quelques kilomètres seulement du confluent. Elle y arrive à peine qu'on annonce le général en chef, suivi de tout son état-major. Le général de Négrier aligne aussitôt les troupes, fait battre au.\ champs et présenter les armes. Cette démonstration, réglementaire quand un général en chef rencontre, même en marche, une troupe placée sous son commandement, est véritablement imposante. Les officiers supérieurs saluent de l'épée, et le général Millot, passant lentement, le monocle dans l'œil, paraît triomphant. Ave, moritiiri te salutant, pensent peut-être quelques-uns.

Le général en chef passe devant l'ambulance, difficilement installée chez un notable de l'endroit; mais, sans doute en raison du petit nombre des malades, il ne s'y arrête pas. Il

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se contente de faire enlever le fanion tricolore qui, réglementairement, doit être associé à celui de la Croix-Kouge pour indiquer, en campagne, remplacement occupé par une ambulance, mais qu'il déclare devoir être réservé aux seuls généraux. Un instant après, voici la flottille qui vient jeter l'ancre à hauteur de Rieu-Noc, et s'efforce de procéder immédiatement au très laborieux débarquement des grosses pièces d'artillerie. Il faut, à cet effet, amarrer les jonques qu'une armée de coolies a dû, en raison des bas-fonds, presque conlamment remorquer à la cordelle. Il faut construire des appontements, établir des grues, et, à force d'énergie, hisser chaque pièce jusque sur la digue, la remettre sur son affût, et la mettre enfin en état d'avancer. Malgré les efforts de chacun, le rude travail, commencé dès le soir même, ne sera sûrement pas terminé avant demain. Et c'est là sans doute la cause de notre temporaire immobilisation pendant toute cette journée. La rumeur prétend cependant que déjà l'ennemi renonce à la défense, et qu'il s'enfuit devant nous, prenant la direction de Phu-Lam-Tao, entre la rivière Claire et le fleuve Rouge, c'est-à-dire vers le nord-est.

10 avril. — La flottille étant mouillée devant Yu-Chu, il serait facile, disent les ardents, sinon les stratégistes, de passer sur la rive gaviche du fleuve, de le remonter jusqu'à hauteur de Trinh-Xa, d'où, paraît-il, part un chemin qui, semé de villages, aboutit directement à Tuyen-Quan, par Phu-Lam-Tao.

On pourrait ainsi, dit-on, couper la retraite de l'ennemi, pendant que la brigade Brière de l'Isle viendrait devant Hong-Hoa par la route des montagnes, à l'ouest, entre la rive gauche de la rivière Noire et la rive droite du fleuve Rouge.

Mais tel n'est pas sans doute le plan du général en chef, qui, dit la rumeur, entend concentrer toutes ses forces j)Our la seule attaque d'Hong-Hoa.

Une dépêche datée de Lons-le-Saunier le 6 avril, et transmise jusqu'ici par le télégraphe optique, bien lentement sans

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doute, mais m'apportant cependant l'assurance que Tétat de mon vieux père se maintient, qu'on peut espérer encore, et que tous les chers miens sont en bonne santé ! Ah ! ce village de Yu-Chu, je ne l'oublierai pas. Rien qu'un mot de convention : Belval, cela dit tout, et cela rem[)lit le cœur. Que Dieu soit béni !

11 avril, vendredi saint. — La brigade se remet en marche, des six heures du malin, pour atteindre, sous un soleil de feu, et malgré les difficultés que rencontre l'artillerie, qu'il faut traîner à la cordelle après lui avoir tracé le chemin, un large plateau couvert de superbes pins parasols, dominant, à hauteur du village de Trung-Xa, la rive droite de la rivière Noire, près de son confluent, et dans le lointain, à six kilomètres environ, la ville d'Hong-Hoa, qu'il est facile de distinguer à l'aide de nos jumelles de campagne

A nos pieds, le fleuve Rouge et la rivière Noire, perdus sous les futaies d'une luxuriante végétation à laquelle un gai soleil donne un éclat inaccoutumé. Devant nous, vers l'ouest, de hautes montagnes qui bornent l'horizon, et que le général Brière de l'Isle a, parait-il, mission d'occuper pour prendre la citadelle à revers.

Il apparaît donc que la brigade de Négrier est actuellement seule à portée d'attaque immédiate. Et de fait, vers dix heures du matin, deux batteries de 80 et de 95 sont en position pour commencer le feu. A peine quelques hésitations; sous nos yeux, nos obus bouleversent la ville et ses approches. C'est terrifiant; et l'ennemi, sans doute anéanti sous la su[)érlorité manifeste de notre armement, paraît renoncer même à se défendre.

A l'aide de nos jumelles, on le voit se hâtant de quitter la place, et se précipitant, par groupes successifs de huit à dix hommes, vers un large pont de bambous jeté sur le fleuve Rouge, afin de gagner rapidement, vers le nord, la route de Phu-Lam-Tao De nombreux groupes passent également conduisant des chevaux en main; d'autres, moins nombreux, paraissent remonter la rive gauche du fleuve. A plusieurs

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reprises, nous avons pu, quelques camarades et moi, compter, par groupes sépares de huit ù dix, jusqu'à cent cinquante Chinois armés occupant le pont, lequel, du reste, d'une longueur approximative de 800 mètres, paraît écarté de l'atteinte de nos projectiles. En admettant celte moyenne à partir de dix heures du matin (et sans doute, l'exode avait commencé bien avant l'attaque), on peut estimer que plus de quatre mille Chinois ont ainsi quitté la citadelle, sans même essaver de la défendre, mais aussi sans être aucunement inquiétés dans leur fuite.

Aussi bien, le général de Négrier, empêché, paraît-il, dans une poursuite qu'il voudrait immédiate par la rive gauche du fleuve, devient impatient, nerveux et finement caustique.

n Nous assistons, dit-il, l'arme au pied, à un bel exercice d'artillerie. Sera-t-il suffisant pour nous assurer le lendemain? Cela paraît bien peu probable. "

Et sous cette réflexion, pendant que le canon tonne, chacun tire de sa poche le maigre déjeuner du vendredi saint. Officiers et soldats, tous, aujourd'hui, se contentent de la maigre pitance, œufs, sardines et biscuits. Dans un regrettable oubli du jour, seul notre aumônier entame un appétissant saucisson. Un camarade lui en fait charitablement la remarque, et chacun de rire de sa piteuse déconvenue. La diversion nécessaire est, du reste, heureusement prompte, car voici que notre général, impatient de savoir, décide une exploration rapide du pays à l'aide d'un ballon captif, jusqu'à ce moment sans emploi. 11 en donne l'ordre au capitaine Aron, chef des aérostiers. Et tout de suite cet officier signale, à proximité de la citadelle, des villages qui paraissent fortement occupés. Le général invite, en conséquence, le colonel Revillon, commandant l'artillerie, à modifier quelque peu son tir.

<i Impossible, répond ce dernier, car j'ai reçu l'ordre de tirer seulement sur la citadelle et sur la pagode voisine » , qu'il crible effectivement d'obus.

Bien plus, le général est, dit-on, sévèrement blâmé, pen-

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