CHAPITRE PREMIER
docteur Barril est un savant causeur. Midi nous surprend devisant encore, au travers de l'île de Candie, la fabuleuse Crète de Jupiter et du mont Ida, du sage Minos, du savant Dédale, de son terrible labyrinthe et de son audacieux fils le malheureux Icare. Le point accuse 34";iO de latitude nord et 22»28 de longitude est, à 430 milles de Port-Saïd, où, dit le commandant, nous n'arriverons guère que jeudi matin, en raison du retard occasionné par le mauvais temps.
L'accalmie se fait progressive, cependant. Et ce soir, vers dix heures, après avoir reconnu, par tribord, vers le nordouest, la comète annoncée par les astronomes, nous pouvons jouir d'un sommeil qu'interrompt seul un brusque arrêt temporaire de la machine, surchauffée, paraît-il, et ayant, elle aussi, quelque besoin de repos.
Mercredi 16. — Le point, à midi, nous met par 32°25 de latitude et 27''26 de longitude, à 140 milles de Port-Saïd où, si la mer se maintient propice, nous pourrons arriver dans la nuit. Aussi chacun de nous prépare sa correspondance, heureux de dire, à ceux de France, là-bas déjà, les premières impressions du voyage. Et voici que vers huit heures du soir le commandant nous montre les Feux à éclipse de Damiette. Damiette, la Thamiatis des anciens, la première étape, à l'embouchure orientale du Nil, de saint Louis et des Chevaliers de là septième croisade, s'avançant à pied, ayant de l'eau jusqu'aux épaules; et, le 4 juin 1249, repoussant les redoutables mameluks du sultan d'Egypte, qui s'enfuirent en désordre; Damiette aussi, la fière rançon du roi de France, alors que quelques mois après s'en être rendu le maître, il fut lui-même fait prisonnier et dut se résigner, malgré son héroïque fermeté, que n'avaient ébranlée ni la maladie ni les privations, à traiter avec Turan Shah. Mais, depuis le canal de Suez, les paquebots ne touchent plus guère à Damiette. Vers dix heures du soir, en effet, le Saint-Germain passe en vue du phare électrique de Port-Saïd, et reconnaît, peu de temps après, le feu rouge qui paraît indiquer l'entrée du port. La mer est devenue superbe, les étoiles brillent d'un magni-
fique éclat, bien rare même dans les plus belles nuits de France, la lune nous inonde de sa blanche lumière. Le commandant échange avec la direction du port les fusées de convention, les moines, suivant le terme consacré, et demande le pilote, qui, si la santé le permet, ce qui du reste n'est })as douteux, puisqu'il n'y a pas de malade à bord, doit nous diriger jusqu'à l'amarre. A tribord, quelques navires paraissent, ainsi que le Saint-Germain^ attendre la libre entrée. Rien de lieau, vraiment, comme l'accès d'un grand navire dans un grand port, au milieu de la nuit. De fait, il est minuit alors que le Saint-Germain peut amarrer derrière VAiinamite et le Poitou^ qui l'ont précédé seulement de quelques heures et sont activement occupés, déjà, à recevoir de nouveau.x chargements de charbon déposés sur d'énormes chalands éclairés par d'ardents brasiers, et remorqués par des chaloupes à vapeur.
Le Poitou^ avec le commandant Farret et son bataillon du 143% bien qu'ayant quitté Toulon vingt-quatre heures avant le Saint -Germain^ n'a touché Port-Saïd que ce soir à six heures. Et le commandant Farret vient se plaindre, au lieutenant-colonel Defoy, de la mauvaise installation de ses hommes, installation que le Poitou se dit, paraît-il, impuissant à modifier, à moins de renoncer au tiansportdes chevaux, qu'il désire débarquer ici-méme, et faire réembarquer sur un autre bateau. \j^ Annamite, parti presque en même temps que le Poitou, nous a précédés de trois heures seulement, ayant à bord le commandant Godard avec le 23% l'ambulance avec le médecin principal Driout, et les services administratifs sous la direction du sous-intendant de la Grandière. Dès leur arrivée, la plupart des officiers ont pu débarquer, et s'étant rendus à l'Eldorado, le café-concert de l'endroit, y ont été acclamés, sous les chants de la Marseillaise et Salut à la France.
17 janvier. — Ce matin, les officiers du Saint-Germain peuvent également débarquer, mais seulement pour quelques heures, tout juste le temps indispensable pour parcourir rapidement la ville. De fait, on pourrait s'y croire en France. Et