‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 4 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tremblements de terre qui la décimèrent, révéler la constante prospérité. Le Saint-Germain hisse les couleurs nationales et son pavillon de la Compagnie transatlantique.

En face de Messine, sur la côte d'Italie, voici Reggio, plus ramassée et d'apparence moins importante que sa rivale de Sicile. Un train de chemin de fer en part au moment de notre passage; il contourne la côte, se développe sur un superbe viaduc et semble, dans son fier panache, emporter les derniers effluves du continent. Sur son parcours, le pays, très accidenté, sillonné de torrents, paraît aride. La côte de Sicile, plus verdoyante, plus boisée, semée de jolies habitations, paraît mieu.x cultivée. Au loin, l'Etna la domine et semble surveiller encore les redoutables géants enchaînés par Jupiter au sommet des montagnes couvertes de neige qui lui forment une ceinture.

Il est une heure après midi. Le Saint-Germain double le cap Pcllaro. Le sémaphore a hissé le drapeau italien et paraît échanger avec lui de nombreux signaux conventionnels. Adieu, la terre d'Italie !

Elle-même, la côte de Sicile se perd dans la brume. On cherche encore à deviner Catane, si souvent dévastée par les éruptions de l'Etna, et cependant si riche de beautés naturelles qu'elle demeure, paraît-il, peut-être à cause du danger, l'irrésistible attrait de nombreuses colonies étrangères. Mais voici que l'atmosphère brumeuse et froide nous oblige à nous couvrir de nos manteaux, que le vent grandit, que la mer devient décidément méchante, etque d'énormes lames qui balayent le pont nous obligent à renoncer au plaisir de reconnaître Syracuse. Actuellement, du reste, me dit le commandant Trauh, une bien modeste capitale, que le génie d'Archimède fut impuissant à garantir de l'invasion romaine et d'une fatale décadence, et que les eaux du fleuve Alphée , autrefois mêlées amoureusement à celles de la fontaine Aréthuse, entourent maintenant d'un pestilentiel marais.

Il faut, moi le dernier, je crois, réintégrer la cabine, renoncer au repas du soir, et même payer son tribut au terrible élément. Pointde sommeil; la mer est furieuse. Le Saint-Germain

gémit SOUS Teffort ; des vagues énormes balayent incessamment son pont, roulent tout ce qu'elles rencontrent et couchent au fond de leurs boxes nos malheureux chevaux, épuisés de terreur et de fatigue. Et chacun de nous, même parmi les officiers du bord, éprouve cette sensation d'inexprimable angoisse, de refroidissement général qui caractérise le mal de mer

l^i janvier. — Il pleut, il fait froid, le vent soulève d'énormes vagues qui, parfois, déferlent jusque sur le pont. Le baromètre a, depuis hier, baissé de 6 millimètres ; l'orage gronde, des éclairs sillonnent incessamment la nue. Et la folle du logis s'agite également en moi!

Le L4 janvier! aujourd'hui, lundi : l'anniversaire de la naissance de ma fdle, sept ans. Que de durs événements déjà, dans cette courte période! La vie n'a pas été facile pour moi, et si, devançant l'appel, je suis actuellement en route pour le Tonkin, ce ne sont ni l'insouciance, ni l'indifférence, ni même l'ambition qui m'y conduisent. La vie! Souvent rien autre qu'une lutte acharnée dans l'espoir d'une très temporaire victoire ; souvent aussi l'abandon de soi-même dans une décevante conception d'une destinée qui nous échappe. L'essentiel est d'aller droit son chemin. Ah! ma fdle chérie, toi mon bien le plus précieux ! Que Dieu te garde !

\Q janvier. — La mer est moins dure, le roulis est supportable. Nos troupiers s'en réjouissent en chantant à tue-tête les vieilles chansons du régiment que leurs officiers ne dédaignent pas d'accompagner. Et la conversation qui s'engage entre le commandant Traub, le docteur Barril, le commandant Chappuis et moi fait oublier le temps. Le Gulf- Stream, ce véritable conducteur d'un torrent d'eau chaude qui paraît partir de la mer des Antilles pour se concentrer dans le golfe du Mexique, traverser l'Atlantique, fertiliser l'Angleterre et l'Europe occidentale, parfois aussi y déterminer de terribles conflits d'atmosphère; puis les courants sous-marins et la vie dans les profondeurs de la mer... il y a là de quoi fixer l'attention la plus récalcitrante, et le

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