‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 65 sur 104 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

tentent de nous observer. Espérons que le général de Négrier arrivera assez tôt pour nous dégager!

Inutilement j'ai demandé, pour le pouvoir accompagner, à reprendre ma [)lace à l'ambulance. Non seulement ma demande a été écartée, mais encore la manière d'être du lieutenant-colonel D... vis-à-vis de moi devient véritablement pénible.

Il espérait de suite rentrer en France, et déjà le régiment était en parti désarmé, les fusils eux-mêmes étant remis en caisse. Il est donc fort désappointé, et le fait désagréablement sentir à tous, n'ayant cure, en vérité, que de son bien-être personnel.

En voici un exemple :

Dès hier, par ordre du médecin en chef des ambulances, M. Driout, j'ai dû mettre d'urgence à sa disposition tous les brancards que possédait le régiment. « Ils sont, m'avait-il dit (notre convoi ayant été enlevé par l'ennemi), indispensables pour le transport des blessés. De suite, par une note écrite, j'ai avisé le lieutenant-colonel D... Et vu l'urgence, j'ai remis immédiatement les brancards demandés.

Grand émoi du lieutenant-colonel. La cession n'est pas régulière; le conseil d'administration n'a pas été prévenu, etc., etc.

Et ce soir, je suis très vivement interpellé à ce sujet.

Je venais, dans une visite spéciale, manifester mon étonnement de n'être point informé de l'ordre donné, paraît-il, au bataillon du 111" d'avoir à se tenir prêt à partir. « Oui, me répond le lieutenant -colonel. Le bataillon a reçu, en effet. Tordre de se tenir prêt à partir, cette nuit même. Mais cela ne vous regarde pas. Le docteur Ilaynaud suffira. Vous avez, du reste, sans mon assentiment, disposé de plusieurs brancards. J'attends des explications. »

" J'ai eu, dis-jc, l'honneur de vous aviser aussitôt, de la demande que m'a adressée le médccui chef. En raison de l'urgence, il ne m'a pas été [)ossible d'attendre votre réponse. L'ambulance a dû partir immédiatement, j'ai dû livrer immédiatement.

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u Permettez-moi, d'autre part, devons faire remarquer que ie suis, par décision ministérielle, le chef du service de santé au régiment. A ce litre, M. Taide-major Raynaud est sous mes ordres. Il m'appartient de lui donner des instructions, alors qu'il est détaché pour un service. Et je ne suis même pas avisé de son départ. Gela n'est pas admissible.»

(i J'admets, moi, que je vous mettrai aux arrêts, si vous ne justifiez pas, par un ordre direct de Tétat-major, la livraison que vous avez faite des brancards du régiment. »

Celle menace faite en présence de plusieurs officiers, parmi lesquels le commandant Chapuis du 111% le souslieutenant Sue et l'aide-major Raynaud, me parut au moins déplacée.

« Soit, dis-je, vous le pouvez, mais je suis, moi, dans l'obligation de vous rappeler, je le regrette, que vous n'avez pas le droit de m'en menacer en présence de mes camarades, et moins encore d'un subordonné. "

Alors, hors de lui : « Rendez-vous de suite aux arrêts, ditil. J aviserai. »

Je me relirai sans un mot. Qu'en adviendra-t-il? Je saurai patienter en soldat, mais non pas servilement m'incliner.

^1 juin. — Les récits qui nous parviennent sont navrants. Tout est à recommencer, dit-on. Les Chinois ont partout repris l'offensive. « La colonne avait dépassé Bac-Lé, elle préparait le passage du Song-Thuong, à l'entrée des défilés de Dong-Naï, lorsque son avant-garde fut accueillie par une grêle de balles, l'ennemi demeurant, du reste, à peu près invisible. La colonne put cependant avancer, franchir le torrent, et, bientôt rejointe par le convoi, établir son campement pour la journée. Et le feu avait cessé quand, vers neuf heures, se présenta aux avant-postes un parlementaire chinois, qui fut aussitôt conduit au commandant d'avant-garde. Il avait, paraît-il, connaissance du traité de Tien-Sin.

« Les Chinois, dit-il, ne veulent plus faire la guerre avec les Français; mais ils n'ont pas encore reçu l'ordre de partir; ils ont besoin de dix jours au moins pour retirer leurs

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troupes leur iiHionil)ral)lc armée occupant tout le pays jusqu'à Lang-Son. Le général demande donc au moins six jours avantde se retirer, le temps slriclement nécessaire pour communiquer avec le Tsong-li-Yamen, et recevoir les ordres indispensables; il s'engage à se retirer dès qu'il y sera officiellement autorisé. »

Vainement l'officier d'avant-poste voulut envoyer ce prétendu parlementaire au lieutenant-colonel Dugenne. Il n'y consentit pas, et venait de se retirer lorsque parut un nouveau parlementaire, haut mandarin, se disant autorisé par le vice-roi du (Juang-Si. Et lui ne demande plus la confirmation officielle du traité de paix, il la considère comme acquise, mais il déclare qu'en raison du mauvais état des chemins, l'évacuation complète des troupes chinoises nécessite un délai minimum de six jours.

Inutilement le commandant Crétin, chef d'état-major, se porte au-devant de lui, l'invitant à se présenter lui-même au lieutenant-colonel Dugenne. Il s'y refuse, déclarant qu'il lui est interdit de franchir les avant-postes.

La colonne Dugenne occupait alors, vers le milieu du défilé, la route fort étroite, dominée d'un côté par des rochers, de l'autre adossée aux rives du Song-Thuong, couvertes, en cet endroit, d'une véritable forêt de bambous et de broussailles. Devant elle, les Chinois avaient tracé une ligne qu'il était interdit de franchir, nos soldats, du reste, fraternisant avec eux, dans un échange de joyeux procédés.

11 crut devoir faire répondre, » qu'il avait ordre de passer, et que dès quatre heures du soir, il se remettrait en route. " Et le parlementaire se retira.

Vers quatre heures, en effet, le colonel Dugenne voulut reprendre sa marche en avant. Les Chinois, cachés derrière les roches et abrités par des terrassements, le laissèrent s'engager. Ils commencèrent alors de véritables feux de salve, exécutant, en même temps, un mouvement d'enveloppement. Parfaitement abrités, ils tiraient à coup sûr et nous décimaient. Il fallut gagner un mamelon, s'y former en carré et s'y mettre, autant que possible, à l'abri de quelques retran-

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chements hâtivement creusés. La nuit fut pleine d'angoisse, le moindre indice permettant aux Chinois de tirer à coup sûr. Dès l'aube, la lutte reprit plus terrible encore. Les Chinois avaient manœuvré de manière à nous couper toute retraite. Et c'est en se glissant au milieu deux que le lieutenant Baillv, de linfanterie de marine, put arriver jusqu'à Cau-Son, pour pouvoir télégraphiquement aviser le poste de Phu-Lang et le général en chef.

« Nous sommes cernés et sans espoir « , disait cette première dépêche.

Cependant le colonel Dugenne se refusait à se replier. Il fallut s'v décider enfin, et se frayer un chemin sous les balles d'ennemis qui demeuraient prudemment invisibles. L'arrièregarde fut confiée au capitaine Madlard, de la légion, assisté d une compagnie d'infanterie de marine (capitaine Bucquet), et d'un peloton de chasseurs à cheval (capitaine de Laperine). Elle avait mission d'enlever tous les blessés, d'emporter également les morts, et de maintenir 1 ennemi pendant que la légion forcerait le cercle. Et la retraite s'effectua sous le feu. Il fallut néanmoins abandonner le convoi, ce qui fut peutêtre le salut, les Chinois paraissant plus occupés au pillage qu'à la poursuite.

Sans doute, le guet-apens était préparé. En demandant le temps nécessaire pour pouvoir s'éloigner, les Chinois cherchaient seulement à se grouper en nombre suffisant pour nous écraser. Ils savaient la colonne à peine composée de six cenls combattants, parmi lesquels plusieurs malades. Ils espéraient l'anéantir.

Le colonel Dugenne, l'énergique soldat dont la légendaire bravoure en imposait à tous, qui savait d'un geste seulement incliner toutes les volontés, même celles de ses terribles zéphyrs , réputés la bande des brigands indomptables , fut-il, ce jour-là, plus que téméraire? On peut l'admettre Peut-on lui faire un autre reproche? A-t-il véritablement négligé, ainsi qu'il en est accusé, de faire connaître au général en chef la véritable situation? a-t-il dédaigné d'attendre les renforts nécessaires? Ce sont là toutes ques-

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