CHAPITRE TROISIÈME
sang-froid, maintenir à distance toute une année chinoise.
Les turcos ne se firent pas attendre longtemps. Et bientôt, déployés à droite et à gauche de lu colonne en retraite, ils purent, non sans pertes malheureusement (trois tués et dix blessés), rapidement déblayer le terrain.
Au dire de tous, quand, dès le 20 et même le 21, la colonne fut accueillie par quelques coups de feu, elle croyait n'avoir affaire qu'à quelques pirates. Et c'est seulement dans la journée du 21 qu'elle put se rendre compte de la présence devant elle d'une véritable armée chinoise.
Le colonel avait pu lui-même la constater; mais elle s'était abstenue de toute démonstration offensive. Et convaincu qu'elle se retirerait tranquillement devant lui, qu'il pourrait par conséquent arriver sans entraves à Lang-.Son, il avait, un peu hâtivement peut-être, dès l'aube du 23, donné l'ordre de marche en avant.
La légion étrangère, sous les ordres du capitaine Maillard, éclairait le mouvement, assistée d'une section de Tonkinois. A peine avait-elle franchi le 8ong-Thuong, qu'elle devint la cible d'un fort contingent chinois, groupé sur un mamelon boisé, à 300 mètres au plus. Le feu, mal dirigé, et paraissant dénoter des soldats peu exercés, ne fit, du reste, aucune victime. Et de suite, lavant-garde, appuyée par une compagnie d'infanterie de marine, et vigoureusement entraînée sous la direction du capitaine Lecomte, put se développer à droite et à gauche, s'emparer du mamelon boisé d'où venaient de partir les premiers coups de feu, et faire face à l'ennemi.
La lutte n'avait pas été prévue. Le colonel Dugenne voulut bien croire à quelque méprise; il fit cesser le feu, et les Chinois s'abstinrent également. La colonne, alors resserrée entre les hauteurs à pic de Dong-Naï et le Song-Thuong, par conséquent absolument dominée, profita de ce court répit pour se reformer, avancer et se dégager. Mais, à peine avaitelle pu déboucher dans une clairière, qu'elle fut reçue par de véritables feux de salve qui firent de très nombreuses victimes. Elle avança néanmoins, réussit à déloger l'ennemi, et
put faire occuper un mamelon découvert qui domine une certaine étendue de terrain. Et, pour la seconde fois, le feu cessa des deux côtés, et le convoi put à son tour effectuer le passage de la rivière.
C'est alors, vers neuf heures du matin, qu'apparut un premier parlementaire chinois. Il était porteur de lettres, dont l'interprète du colonel fut incapable de traduire exactement la teneur, mais dont son boy, plus instruit, put dire au moins le sens « Le général chinois, dit-il, a connaissance du traité de paix. Il sait que son armée doit se retirer sans combattre, et il a donné des ordres en conséquence; mais il a besoin de dix jours pour passer complètement la frontière. »
11 parut donc certain que les Chinois, ainsi que l'avait prévu le colonel, se retiraient devant nous, et que dorénavant, nous n'aurions plus à combattre.
De fait, une raie tracée à la canne sur le chemin sépara les deux armées; et les avant-postes reçurent l'ordre de s'en tenir à dix pas au moins, avec interdiction formelle de la franchir.
Et tout de suite, nos soldats fraternisent, se passent du tabac, échangent des biscuits et entretiennent des conversations qui paraissent ne laisser aucun doute sur l'intention de cesser dorénavant toute hostilité.
Voici du reste, vers dix heures, que se présente un nouveau parlementaire, envové, dit-il, par le vice-roi du Quang- Si, pour donner aux chefs chinois l'ordre de cesser immédiatement toute hostilité, et de hâter la retraite au delà de la frontière. Il déclare, de plus, que les Français ont été attaqués par des pirates, non par des réguliers, et que quelques heures lui suffiront pour faire commencer le mouvement de retraite.
Enfin, dans l'après-midi, arrivent, escortés par de superbes soldats, parfaitement armés et équipés, deux nouveaux parlementaires, lesquels confirment au commandant Crétin, chargé de les recevoir, l'intention formelle de l'armée chinoise de se replier immédiatement.
C'est alors que le colonel, les ayant informés de l'obligation
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dans laquelle 11 se trouve d'avancer, donne Tordre de se porter en avant, mais de s'abstenir absolument de tirer.
Il était quatre heures du soir. Et la colonne se trouvait à l'entrée d'une clairière, quand elle y fut reçue par de véritables feux de salve. Il fallut alors se replier. Le combat n'ayant pas été prévu, il y avait à peine un rudiment d'ambulance; les coolies porteurs avaient disparu dès les premiers coups de fusil. De toute nécessité donc il fallut, tout en combattant, entraîner les blessés, menacés, s'ils tombaient aux mains de l'ennemi, d'avoir la tète immédiatement tranchée. Et la nuit seule vint mettre lin à la lutte.
La colonne put ainsi se grouper sur un étroit mamelon et s'y terrer, pour échapper au feu qui la décimait. La moindre lumière, le moindre indice amenaient un redoublement.
Et pendant toute la nuit, les lugubres appels des trompettes et conques chinoises précisaient un mouvement méthodique d'enveloppement.
De fait, vers le matin du 24, l'investissement était complet. De toute nécessité, il fallait forcer le cercle de fer. Le lieutenant Baillv, admirable de courage et de dévouement, avait pu, profitant de la nuit, se faufiler dans les lignes chinoises ; il avait réussi à entrer en communication télégraphique avec Lang-Kep, de manière à aviser le général Millot. Le colonel Dugenne, superbe de sang-froid, prit alors ses dispositions en conséquence. Tous, du reste, officiers et soldats, rivalisaient d'énergie et d'abnégation. Le colonel fit charger, tant bien que mal, les blessés et les morts sur les quelques mulets échappés au feu, abandonna le convoi, confia à l'énergie des chasseurs à cheval, appuyés par une compagnie de la légion, sous le commandement du capitaine Maillard, la difficile mission de maintenir l'ennemi, et put ainsi foncer en avant. La retraite, malgré le formidable feu de l'ennemi, se fit sans précipitation, et dans un très bon ordre. Et bientôt les Chinois, tout à la joie de leur succès, surtout très occupés du pillage du convoi, devinrent de plus en plus hésitants dans la poursuite.
La colonne put ainsi parvenir jusqu'à Cau-Son où arrivait,
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en même temps qu'elle, le général de Négrier, assisté des quolques renforts indispensables pour la mettre complètemont à l'abri. Elle put ainsi, sans être autrement inquiétée, reprendre ses cantonnements, dans la préparation d'un nouveau mouvement en avant.
Le guel-apens de Bac-Lé, sans aucun doute, sera chèrement payé, jamais trop, cependant, pour venger les malheureux officiers et soldats qui en ont été victimes. La Chine a cru pouvoir impunément violer le traité à Tien-Tsin. Elle sera bientôt désabusée.
Notre escadre est à Tché-Fou, oii, paraît-il, elle a dû, pendant même que nos soldats se l)attaient à Bac-Lé, recevoir la visite officielle de Tcscadre chinoise et de Li-Hung-Tchang lui-même, venu tout exprès, dit un télégramme, accompagné de noml)reux mandarins, pour confirmer la paix par d'amicales relations. Le vice-roi a été superbement reçu ; il s'est retiré très satisfait de l'accueil de l'amiral Courbet. Sans aucun doute, il ne pouvait pas prévoir alors une infraction aux ordres du Tsong-Li-Yamen, par les troupes chinoises, du Quang-Si, en avant de Lang-Son. Sans doute aussi, il s efforcera de faire admettre une méprise. Mais, quelles que soient les explications, nous avons droit à une éclatante réparation. Et si les Chinois la refusent, nous saurons la leur imposer.
L'amiral Courbet n'est pas homme à se laisser longtemps berner.
C'est donc la guerre probable, et cette fois nettement déclarée, avec la Chine, qui jusqu'à ce jour paraît n'avoir été que très partiellement engagée. Cela peut nous mener loin, étant connues les dispositions à notre égard de quelques puissances européennes, et notamment de l'Angleterre.
Bien évidemment, cependant, il n'y a pas à reculer. Et nous sommes, dès maintenant, dans la stricte obligation de nous y préparer.
Pour l'instant, eu égard à sa situation climatérique et surtout à l'insuffisance absolue des effectifs, il n'y a pas à prendre l'offensive. Il faut se contenter de se tenir sur la défensive, et
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de se préparer à raction, des que le temps et les renforts le permettront. Kl pendant que l'amiral agira devant Fpti- Tchéou, nous aurons nous-mêmes à nous tenir prêts au Tonkin.
L'ordre du jour du général Millot est insuffisant, cependant, pour éteindre chez un grand nombre l'expression d'un grand désappointement. Ils espéraient rentrer de suite, et voici que tout est à recommencer.
« Soldais, dit le général aux survivants de Bac-Lé, vous avez égalé les héros de la première République! ...» C'est assurément très possible. Qu'il soit républicain, royaliste ou impérialiste, le sang français, alors qu'il est agité, se retrouve toujours le même.
Mais cet enthousiasme de commande, s'il est une satisfaction méritée par les combattants de Bac-Lé, ne répond pas au besoin général. C'est par l'action, et dans l'action seulement, que s'afhrmcnt les caractères. Et malheureusement, au moins au Tonkin, nous sommes actuellement condamnés au repos, un repos qui, bien évidemment, du reste, n'est rien qu'une veillée d'armes.
Le tong-doc d'Hanoï le sait bien, sans doute. On raconte, en effet, que pour éviter de répondre à l'appel de la cour de Hué, d'où sans doute il ne serait pas revenu, il se fait garder à vue, chez lui, par une sentinelle française. Précieuse garantie pour lui, bien certainement.
h juillet. — Enfin, et sur les instances du service de santé, on se décide à renvoyer en France tous les impotents et les convalescents, pour qui le maintien ici est un véritable danger. Mais combien de formalités à remplir pour la réalisation de cette sage mesure prophylactique ! Seul le conseil maritime de santé a mission de décider; mais il rcsidcà Hanoi, de telle sorte qu'il faut, avant de décider leur rapatriement, faire venir ici, à grands frais, et non sans d'inutiles fatigues, tous les malades disscuiine's dans nos divers postes d'occupation. Il serait assurément plus logique, sur simj)lc demande des' médecins, de les dn-iyer iiuniédinlcnicnt sur lîai-lMiong, eu
mieux encore sur Quang-Nyem, où ils pourraient attendre, dans les meilleures conditions, soit le rapatriement nécessaire, soit une amélioration suffisante pour autoriser leur maintien au Tonkin.
1 juillet. — La colonne de Lang-Son demeure cantonnée à Phu-Lang-Tuong, actuellement notre poste le plus avancé sur le Song-Kong, Et rien ne transpire des méditations de l'étatmajor. De fait la chaleur est accablante, invariable de jour et de nuit, entre 28 et^iO degrés; les orages sont quotidiens, les éclairs du soir surtout ont parfois le plus fantastique aspect. L'imagination aidant, c'est là, semble-t-il, que les indigènes ont trouvé les modèles des allégoriques chimères qui ornent les pagodes. Et l'humidité demeure tout aussi pénétrante. C'est tétwe humide en permanence. Même enfermés dans d'épaisses cantines, livres et effets sont bientôt recouverts d'une couche puante de moisissures verdâtres. Pour coml)le, les grenouilles, les rats, les cancrelats, les moustiques, les jcckas paraissent se disputer la possession de nos abris, ne respectant même pas nos lits. Si nécessaire qu'il soit, le repos est illusoire. Malgré des douches quotidiennes, très sommaires du reste, les habituelles éruptions de Itourbouilles sont agrémentées d'une véritable invasion de furoncles.
\0 juillet. — Je n'y tiens plus moi-même, je suis épuisé, couvert de furoncles et d'anthrax, constamment fébrile, sans un instant de repos, et condamné à l'hôpital. Le découragement est ce qu'il y a de pire en ce monde ; il est, a, je crois, dit Lacordaire, la mort de la virilité. Je résiste et je ne veux point subir cette mort. C'est trop déjà que l'indolence qui me gagne. Mais, voici que le lieutenant colonel D.... entend, dit-on, me faire punir de quinze jours d'arrêts de rigueur, sous prétexte de violation d'arrêts simples dont il ne m'a, contrairement au règlement, encore spécifié ni la durée ni le motif, et que les officiers les })liis autorisés considèrent comme non avenus.
(Jui est sûr de son droit doit le pouvoir faire respecter. Il
CIIAI'l'l'ItK inoiSIKME
faut, parfois, savoir imposer la justice à qui a mission de la rendre. Esprit flottant, nature inquiète ne sauraient si{jnifier cœur sans énergie, .l'entends obtenir justice.
\ A juillet. — La fête républicaine est dans tout son éclat. Par ordre, sans doute, les indigènes ont eux-mêmes pavoisé et illuminé leurs demeures. La fête, cependant, ne paraît pas dans les cœurs. Loin de la mère Patrie, et si fantastique que soit l'occasion d'une fêle, on devrait, seml)le-t-il, s'unir tous alors, pour saluer le drapeau. Il semble, au contraire, que ce soit prétexte à dégradantes orgies, suivies toujours, hélas! de tapageuses discussions, parfois même de véritables luttes. C'est ce qui vient d'arriver. A la citadelle, après le retour des troupes réunies pour la revue du soir face à la concession et le long de la rue des Incrusleurs, marsouins et soldats de la ligne ont nécessité l'intervention d'une forte patrouille, commandée par un capitaine. Il y a, dit-on, quelques graves blessures. Voilà où conduit la seule animosité soigneusement entretenue, disent les médisants, entre les divers services de la guerre et de la marine. Heureusement cela s'oublie devant l'ennemi, et chacun alors ne songe plus qu'à son devoir de Français.
Je n'ai pas reçu de réponse à ma réclamation. Inutilement, j'ai cherché à voir le général Millot. J'ai besoin d'en arriver à l'indifférence. J'ai le bon droit pour moi, mes camarades le disent hautement, et l'inertie du général signifie sans doute, disent-ils, qu'il ne veut pas avoir à le reconnaître publiquement. Cela doit me suffire.
17 juillet. — Toujours fébrile, véritablement à bout de forces, et à peine capable de supporter même dans une de ces petites voitures à bras, une djin-rich-ka, en usage dans le pays, mon transfert du cloaque actuel de l'hôpital de la concession au nouvel hôpital, aménagé tant bien que mal depuis quelques jours seulement, dans les magasins à riz de la citadelle.
Donner l'ordre d'affecter certains locaux au logement des
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malades, c'est facile; c'est ce que s'est contenté de faire l'élat-major. Encore fallait-il, avant l'occupation, s'assurer d'abord que les locaux étaient, au moins, pourvus des lits et des ustensiles indispensables à des malades. L'administration ne s'en est pas occupée, et le médecin cbef, M. Rcv, oblipé de s'en tenir à la stricte observation technique, a subi l'ordre d'évacuation, sans savoir si les locaux étaient en état de la recevoir. C'est ainsi que des soldats, épuisés par la fièvre et la dysenterie, sont étendus péle-méle sur les ])lanches de ces magasins à riz, n'ayant parfois d'autre protection qu'une simple couverture. Sainte administration! Heureusement, quelques sœurs hospitalières de Saint-Paul de Chartres n'abandonnent pas les malades. Dédaigneuses de la fatigue, elles sont superbes de dévouement et, notamment, la supérieure actuelle, sœur Hyacinthe (l).
\9 juillet. — On a, depuis hier, enregistré sept morts à l'hôpital, sur un effectif total de cent douze malades. Cela ne saurait durer. Il est plus que temps de prendre d'énergiques mesures. La situation sanitaire devient véritablement inquiétante. Il ne suffit pas, ainsi que cela vient d'être fait, de décider que le biscuit et le lard seront, aussi souvent que possible, remplacés par des légumes, de la viande et du pain. 11 faut surtout obtenir que la cbose soit immédialcment possible. Et presque certainement, il n'en est rien.
20 juillet. — Une dépêche de France : Je suis officieusement avisé de ma nomination au grade de médecin principal. Mon père m'a mis au cœur le désir d'être utile. Que la santé me revienne donc pour me permettre de justifier cet avancement et surtout de lutter encore, pour le bien de nos soldats malades, contre l'indifférence des blasés!
23 juillet. — Cet après-midi, et pour la première fois depuis leur retour, le général Millot vient à l'hôpital, visiter
(1) Clievalicr de la Légion {l'honncui' après une épidémie de choléra.