CHAPITRE TROISIÈME
soixante au plus, avec une vingtaine de civières, pour transporter à la citadelle les soixante-dix blessés qui se trouvent à bord. Il y a là, pour représenter l'état-major, un jeune sergent très actif, très dévoué, cherchant avec quelques hommes de garde à former un premier convoi.
" Vous n'avez à votre disposition, lui dis-je, qu'un nombre très insuffisant de coolies porteurs et de brancards. En raison de la distance de la citadelle, près de trois kilomètres, il faut quatre hommes pour porter un blessé. Hàtez-vous de faire transporter les plus gravement atteints que voici. Et revenez au pas gymnastique. Un aide-major accompagnera ceux des blessés qui peuvent marcher. Mais il y en a plus de quarante à transporter. 11 faudra nécessairement faire au moins deux voyages; allez vite et revenez vite. »
« Oui, me dit-il, aussi vite qu'il me sera possible, je vous le promets, monsieur le major. i> Et le premier convoi s'en fut, régulièrement encadré des surveillants. Mais, sans doute en raison de l'heure tardive, rien n'ayant été prévu, il fut impossible d'obtenir ni nouveaux coolies, ni supplément de civières. Il fallut donc attendre plus de deux heures le retour du sergent, qui revint en effet, mais avec des porteurs épuisés de fatigue, et ne consentant que sous menaces un second convoi, qu'il fallut très étroitement surveiller pour éviter l'abandon en cours de route.
Enfin, vers deux heures du matin, tous nos blessés étaient, tant bien que mal, à peu près logés, jouissant d'un repos dont ils avaient le plus impérieux besoin.
« J'ai dû, me dit le sergent, menacer les porteurs de les faire embrocher, et même leur allonger quelques coups de bâton. Dès qu'ils espéraient n'être pas vus, ils déposaient les blessés à terre, et s'enfuyaient à toutes jambes. Malheureusement, pendanlque j'étais en train de corriger un de ces malandrins, survint un pékin qui me reprocha vivement ma prétendue brutalité. J'ignore qui il est, mais je l'ai vivement invité à se mêler de ses affaires. Il ira sans doute porter une plainte contre moi. Je ne pouvais cependant pas abandonner nos malheureux blessés. »
Qu'en advint-il, je l'ignore. Ce brave sergent s'était montré intelligent autant qu'énergique. Assurément il méritait des éloges et non pas un blâme. Personnellement je lui serrai cordialement la main.
l" juillet. — Par des blessés, nous avons enfin des détails précis sur Bac-Lé. C'est décidément un guet-apens. Les prétendus parlementaires n'étaient autres que des espions. Malpré la bravoure des chefs et des soldats, l'écrasante supériorité du nombre et le choix de la position devaient fatalement nous être funestes. Malheureusement, bien des blessés ont eu la tête coupée avant qu'il ait été possible de les dégager, ^'ont échappé que ceux qui, relevés immédiatement, ont pu suivre soit à pied, soit emportés par les chasseurs à cheval, dont l'héroïque conduite est proclamée par tous les témoins de leur absolu dévouement. C'est ainsi qu'a été sauvé mon camarade Gentil, dont les blessés sont unanimes à dire le superbe dévouement et qui est, heureusement, moins gravement atteint qu'on pouvait d'abord le redouter. Par eux également, nous apprenons que le général de Négrier, dès son arrivée à Phu-Lang-Tuong, dans la soirée du 25 juin, a donné une nouvelle preuve de sa virile énergie. Trois compagnies de tirailleurs algériens, parties quelques heures avant lui, avaient reçu l'ordre de se rendre par eau jusqu'à Cau-Son. Il fut impossible au bateau de remonter le Song-Thuong; et, bien que commandées par un officier de grande valeur, le commandant Déranger, elles durent, au lieu de se rendre à Cau-Son, revenir à Phu-Lang. Le général comptait sur elles, pour renforcer la colonne en retraite. Il se trouvait ainsi privé de ses moyens d'action, et les secours, cependant, paraissaient urgents. Il n'hésita pas. Au risque d'être surpris, enlevé par l'ennemi, il partit accompagné seulement de son chef d'état-major, le brave capitaine Fortoul, et de son officier d'ordonnance, Guibal. Et son audace lui permit d'arriver jusqu au colonel Uugenne, lequel, du reste, continuait son mouvement de retraite dans le plus grand ordre, et malgré le très petit nombre de ses soldats, savait, par son imperturbable