CHAPITRE TUOlSIliME
installé, avec le Boyard et une partie de l'escadre, devant Fou-Tchéou, tenant ainsi sous ses canons non seulement l'arsenal, mais encore la ville elle-même, située dans un coude de la rivière, à quatre ou cinq kilomètres des grands bassins de la rade.
« Il s'est fourré dans une souricière dont il ne sortira pas» , jubilent nos bons amis les Anglais.
Mais lui, tranquille et fort, sans souci des torpilles semées sur son chemin, non plus que des barrages, a, paraît-il, fièrement adressé son ultimatum au Tsong-Li-Yamen. Il comptait sans doute sans l'intervention de Paris, qui veut encore ignorer la puissance d'inertie et la duplicité du Céleste- Empire, et qui recule, l)len maladroitement, dit-on, devant l'indispensable argument du canon.
L'indemnité fixée d'abord à 250 millions, puis réduite à 50, n est plus aujourd'hui considérée comme obligatoire. Et la France déclarerait se contenter de la promesse de l'évacuation immédiate du ïonkin.
" Est-ce donc, disent M. Roque et les anciens, par de telles condescendances, voulues sans doute dans le l)ut d'éviter les complications, mais généralement considérées comme un aveu d'impuissance, qu'on réussira à abaisser la Chine, hypocritement soutenue par nos amis d'Europe? Assurément non. Les missionnau'es, comme tous les hommes qui savêntd'expérience la fourberie chinoise, n'hésitent pas à l'affirmer hautement. « Ils promettront, disent-ils, mais ils vous épuiseront par leur astucieuse inertie, puis, vous constatant toujours hésitants, ils vous croiront faibles et se décideront bientôt à vous attaquer. Avec les Chinois, il faut agir, imposer des garanties absolues, et nepascomptersurdes promesses. »
L'amiral le sait bien. Et si les garanties qu'il demande ne sont pas encore données, ce n'est assurément point sa faute. Seul le gouvernement hésite et se laisse accuser de pusillanime impuissance.
20 août. — Saint Bernard, la fête qui chaque année nous amenait en famille saluer notre père et lui dire notre pro-
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fonde affection. La mort a passé là, seul demeure le souvenir! Et me voici de retour à Hanoï, en possession du mirador de la porte ouest de la citadelle. La belle vue dont on y jouit sur la campagne et, malgré le voisinage des marais, le bon air qu'on y respire, contribueront, j'y compte bien, à mon complet rétablissement. Mais je suis encore, temporairement
j'espère, sous les ordres du lieutenant-colonel D Et ma
visite obligatoire de rentrée ne manque pas de douce gaieté. Je le rencontrai sous sa véranda, en bras de chemise, sans gilet, le pantalon de soie largement ouvert sur le ventre, plongé dans la béatitude du farniente.
— Mon colonel, dis-je, j'arrive de Quang-Yem, et viens vous présenter mes devoirs.
— Ah! répondit-il, j'ignorais votre séjour à Quang-Yem, l'hôpital ne m'a pas avisé, je vous croyais en route pour la France. Et M. Raynaud (le médecin-major du 111") m'ayant avisé qu'une seringue a disparu de la cantine médicale dont vous aviez la garde, je viens d'écrire à l'état-major de vous la réclamer.
— Non, dis-je, pas une seringue, mais peut-être une canule. Je la ferai remplacer, et jai rhonncur de vous saluer.
Et nous nous séparâmes, le colonel reprenant sa sieste momentanément interrompue, et moi riant de 1 histoire de la canule.
22 août. — Le 111% retour de Hué, est attendu aujourd'hui, fort humilié, disent les premiers arrivés, du triste rôle qui lui a été imposé.
Mais mon colonel, estimant sans doute que j'aurais quelque plaisir à me retrouver avec les camarades, trouve un moyen facile de m'en priver. Un billet doux m'informe qu il m'inflige quinze jours d'arrêts « pour avoir, le 25 juin dernier (il y a de cela deux mois), sans passer par la voie hiérarchique, adressé au général de Négrier des certificats d'origine de blessures concernant des militaires du bataillon du 143' soignés par moi à l'ambulance, après les affaires de Bac-Ninh, Lang-Kep et Hong-Hoa. »
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Etccttejolie rédaction suivie de considérations, de commentaires qui dénotent, à n'en pas douter, le parti pris absolu !
Inutilement, je fais remarquer que ces certiHcats, indispensables aux blessés, ont été établis pendant une visite à l'hôpital, et qu'ils ont été adressés, à titre officieux seulement, au capitaine Fortoul, chef d'état-major de la brigade Négrier, pour être remis par lui à laide-major chargé du service du 143% lequel, se trouvant en résidence à Bac-Ninh, ignorait forcément les blessés soignés à Hanoï; que, du reste, j'étais alors médecin chef de l'ambulance, relevant seulement du général, et pas du tout du lieutenant-colonel commandant le régiment.
Rien n'y fit. Et le plus sage était assurément d'en rire; c'est ce que je fis, non sans cependant éprouver le besoin de rétablir nettement les faits. Les voici : Le lieutenant-colonel a complètement négligé de visiter, soit à l'hôpital, soit même à l'infirmerie, les malades ou blessés du régiment qu'il a l'honneur de commander. 11 les ignore absolument. Et le général de Négrier, en lui retournant, pour être légalisés, les certificats délivrés aux blessés du 1 43% lui a, paraît-il, sévèrement reproché son indifférence.
.l'étais la cause indirecte de l'admonestation, je devais en subir les conséquences.
Les actes de certains chefs, alors même qu'ils nous atteignent directement, peuvent n'inspirer que le dédain. Et la lettre si cordiale, si sympathique que je reçois, à ce sujet, du général de Négrier, bien qu'il n'ait pas, dit-il, à s'occuper de cette affaire, qui relève seulement du général en chef, m'éloigne de toute hésitation comme de toute défaillance. 11 n'y a pas à s'occuper de pareille misère!
25 août. — Une dépêche officielle annonce que l'arsenal de Fou-Tchéou a été bombardé le 23, après vingt jours de patience et d'inutile attente. L'amiral Courbet a coulé en quelques instants, et malgré leur énergique résistance, tous les vaisseaux de guerre qui se trouvaient au mouillage. Nos torpilleurs, conduits avec le sang-froid et l'énergie qui sont le
véritable héroïsme, ont pu, sous un feu formidable, les faire sauter les uns après les autres. L'arsenal est lui-même complètement détruit. Et la rude besogne accomplie, l'amiral a repris son mouillage à l'embouchure de la rivière Minh. Vainement les forts riverains, tous garnis d'une puissante artillerie, ont cherché à lui barrer le passage. Tous ont été rapidement réduits au silence.
:2H août. — De son côté, le contre-amiral Lespès a, le (> août, vivement canonné Formose ; mais n'ayant pas de troupes de débarquement à sa disposition, il n'a pu que détruire de nombreuses batteries, et les Chinois ont réoccupé la situation de Kélung, forcément abandonnée par nous. Malgré le désastre de Fou-Tchéou, le Tsong-Li-Yamen ne parait pas encore disposé à céder. L'ambassade de France a, paraît-il, amené son pavillon, et quitté Pékin ; c'est donc la guerre officiellement déclarée. Cependant, de nomlireu.x placards, affichés dans Hanoï, reproduisent le décret impérial ordonnant aux troupes du Céleste Empire d'évacuer immédiatement le Tonkin. Ce document rétrospectif, antérieur à l'affaire de Bac-Lé, nest du reste sans doute affiché que pour les besoins de la cause, car nos forces au Tonkin sont actuellement bien réduites. L'état de la température ne permettrait d'ailleurs aucune opération active de quelque durée. Mais l'amiral peut agir. D'accord avec notre ambassadeur, M. Patenotre, il propose d'occuper Port-Arthur, de bloquer les cotes du Pé-Tchi-Iji, et de réduire ainsi Pékin.
Mais, dit-on, le gouvernement refuse, lui prescrit d'occuper seulement le nord de l'île Formose, notamment le port de Kélung, se contente de lui envoyer un régiment d'infanterie de marine, formé d'un bataillon pris à Hanoï et de deux bataillons tirés de Saigon, et complète son armement par une batterie de 80 et quelques hotchkiss. C'est, disent les anciens, le moyen d'éterniser la guerre, alors qu'il eût été sûrement facile d'en finir rapidement, en frappant un grand coup. Mais l'amiral n'est pas l'homme du gouvernement. Il n'est que marin patriote; cela ne suffit pas aujourd'hui.
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29 août. — Malgré le traité consenti en juin dernier, malgré la concession d'une petite (jarnison française dans la citadelle de Hué, le gouvernement annamite, poussé par la Chine, se prépare activement, paraît-il, à recommencer la lutte.
Et la terrible justice militaire suit également son cours. Ce matin encore, la garnison tout entière était sous les armes pour assister à l'exécution de trois déserteurs de la légion étrangère. Tous trois, accompagnés de l'aumônier Gibert (un vieux missionnaire aussi dévoué que compatissant à toutes les misères physiques ou morales), résignés, et sans émotion apparente devant ce déploiement de forces, sous le halètement des tambours et des clairons battant et sonnant aux champs, se sont avancés jusqu'au pied du mirador central de la citadelle, où les attendait le peloton d'exécution. La poitrine nue, les yeux découverts, ils ont subi la formidable décharge, et les troupes ont défdé devant trois cadavres!
Quelle étrange folie les a donc poussés, eux et quinze autres de leurs camarades, à déserter au lendemain de Hong- Hoa, emportant armes et munitions de guerre, cherchant d'abord à passer à l'ennemi, puis poursuivis et repoussés par lui, mettant le pays au pillage et enlevant les femmes, enfin traqués de tous côtés, et se faisant arrêter après une lutte sanglante avec leurs propres camarades !
Cinq autres ont été fusillés déjà, trois pris par les Chinois ont été mutilés, deux ont succombé à leurs blessures. Grâce sera faite, il faut l'espérer, aux survivants. Terril)le justice ! Elle était indispensable! Et Dieu peut complètement pardonner.
Dimanche 30 août. — C'est une grande satisfaction qu'être apprécié par des hommes que l'on estime soi-même à la plus haute valeur. C'est cette satisfaction que je viens d'éprouver. La lettre que je reçois du général de Négrier, et par laquelle il m'annonce l'envoi de mon titre officiel au grade de médecin principal, m'est d'autant plus précieuse que l'animosité de quelques-uns a été plus accentuée.
« Vous êtes enfin nommé, m'écrit le général, et nous vous
gardons. J'en suis tout heureux, autant pour moi qui ai longuement appris à vous apprécier, que pour nos malades et nos blesses. Quand les opérations reprendront, vous viendrez de nouveau, je l'espère, à la deuxième brigade. Elle sait les services que vous lui avez rendus, et votre absolu dévouement. Elle tient à vous retrouver. "
Telle est sa lettre, datée de Bac-lNinh, 29 août!
Il y a quelque mérite à faire son devoir au risque d'être blâmé. J'ai fait mon devoir, j'ai été parfois blâmé, mais également apprécié.
1" septembre. — Bonne journée ! Ce matin, après réception du titre de service qui m'affecte, avec mon nouveau grade, à l'ambulance du corps expéditionnaire, et m'éloigne de ce régiment d'occasion, où j'ai rencontré de si bons camarades, mais également subi tant de petites misères, voici que m'arrive une dépêche de mon frère. J'étais inquiet, un mot me rassure : tous les chers miens en bonne santé. Le choléra qui sévit, paraît-il, à Marseille, a respecté la famille. Dieu merci !
Je suis remplacé au bataillon par mon jeune camarade Achard, promu médecin-major de seconde classe. A titre d'ancienneté, le médecin-major de seconde classe Raynaud devient, ainsi que je l'étais, le chef nominatif, aucunement effectif, du service au cinquième régiment de marche A ce titre, et pour couvrir sa responsabilité, il demande (lettre de ce jour) que la remise du matériel de santé de chaque bataillon soit faite à un délégué de chacun des conseils d'administration; et sachant les ennuis que j'ai eus à ce sujet, du fait des exigences administratives du lieutenant-colonel, il déclare ne pouvoir accepter le service qu'après cet inventaire.
Tout de suite, une commission composée du capitaine Kerdrain, major, et Large, lieutenant d'habillement du 2:3% Macarez, major, et Simoni, lieutenant du 111% du me'decinmajor Raynaud et de moi, a constaté que le matériel réglementaire existe au complet, sauf les cessions faites à l'ambu-
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lance de la seconde bri^jade le 5 mars 1884, et les brancards, bâches, boîles de chiriir{;ic fournis à la colonne de Lan>}-Son le 25 juin dernier, conformément aux ordres, régulièrement enregistrés, du général en chef.
Mais satisfaction complète n'est pas donnée à mon camarade llaynaud, puisqu'il ignore, ainsi que j'ignorais moimême, du reste, le matériel S[)écial du 143% qui toujours a formé une section séparée, actuellement encore éloignée du centre, et cantonnée à Bac-Ninh. Pourra-t-il, dans ces conditions, satisfaire lui-même aux seules préoccupations du lieutenant-colonel, la conservation du matériel. Il est au moins permis d'en douter.
l" septembre. — Le général Millot a communiqué hier, par la voie de l'ordre, la proclamation qu'il adresse, au nom de la France, au peuple annamite à l'occasion de l'avènement du nouveau l'oi. C'est, paraît-il, le dernier acte de son commandement. On assure en effet qu'une dépêche du gouvernement le relève de ses fonctions et le ra])pelle immédiatement en France. Insouciant autant que crédule, dit-on, il subit les conséquences des fautes commises par son chef d'état-major.
2 septembre. — Le fait est exact. Le général Millot est rappelé en France. Le général Brière de Tlsle, commandant la première brigade, le remplace dans son commandement. L'ordre du jour qu'il adresse aux troupes, avant son départ, en est la présomptueuse et larmoyante confirmation.
« Officiers, sous-officiers, soldats et marins : Autorisé par le gouvernement à rentrer en France, je vous remercie du concours que vous m'avez prêté, de l'énergie et de l'entrain que vous avez mis à me seconder dans l'accomplissement de ma mission. Je me plais à reconnaître que vous avez été aussi braves devant l'ennemi que disciplinés dans vos cantonnements, et que l'établissement du protectorat de la France sur le territoire du Tonkin est la consécration de votre attitude virile pendant toute la campagne. Après vous avoir
commandés dans trois affaires capitales qui ont décide la conquête du Tonkin, après vous avoir dirigés dans quarantesept coml)ats plus ou moins importants, je vous quitte, malade de chajjrin, et d'autant plus désolé que nous sommes restés, les uns en face des autres, sans peur et sans reproche, bien qu'on ait eu le triste courage de dénaturer l'affaire de Lang-Son, où vous avez cependant fait preuve d'une ténacité si remarquable, que vous avez rassuré ceux qui aiment l'armée et leur pays. Je n'ai plus qu'un conseil à vous donner. Soyez pour mon successeur, le général Brière de l'isle, ce que vous avez été pour moi. N'oubliez pas, surtout, que votre présence dans le pays sera d'autant plus facilement acceptée que vous perdrez moins de vue les tendances et les aspirations françaises des laborieuses populations qui l'habitent. — Signé : Général MiLLOT, et pourampllation colonel Gukrrier. On sourit, très généralement, à la lecture de ce document. Trois affaires capitales : Bac-jSinh, Hong-Hoa et sans doute Tuyen-Quan! Passe encore, mais quarante-sept combats! On se demande, stupéfait, comment le général en chef a pu les compter. On raconte que cet ordre est la réponse aux attaques des journaux, de toute nuance du reste, qui auraient obligé, paraît-il, le général en chef à de nombreuses protestations, auxquelles le gouvernement aurait répondu par une lettre de rappel. Mais surtout on est d'accord que le chef d'état-major est le véritable coupable, que son maintien sous les ordres du général IJrière de l'Islc est impossible, et que, sans doute. Il accompagnera le général Mlllot dans sa retraite. Espérons aussi qu'il sera suivi des quelques fumistes qui formaient sa cour!
^t septembre . — Les Tonkinois célèbrent aujourd'hui une de leurs fêtes annuelles. Et bien qu'ayant assisté déjà à plusieurs manifestations analogues, cette dernière me frappe d'autant plus que, pour la première fois, j'y constate la présence des bonzes pratiquant le culte. Quel culte en vérité!
A l'entrée de la pagode, assis sur un large fauteuil élevé sur une estrade, un bonze, les joues creuses et pâles, les yeux
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cachés sous d'épaisses lunettes, la tête recouverte d'un bonnet carre richement orné, et revêtu des vêtements de cérémonie, non sans analogie avec les chasubles des prêtres catholiques, présente au peuple une lonjijue pancarte couverte de caractères annamites, revêtue du cachet rouge de ri^mplre. C'est, paraît-il, une lettre de l'Empereur au Génie tutélaire de l'endroit. Puis, il parait suivre attentivement, sur un livre placé devant lui, les chants sacrés que nasillent six ou huit officiants accroupis à ses pieds. Les chants, parfois plaintifs, parfois éclatants, sont accompagnés de l'assourdissant vacarme des gongs, de la Hùte et des cymbales. C'est alors un véritable charivari.
Quelques lampes fumeuses; puis, un énorme plat de riz surmonté d'un cochon rôti et laqué. Le bonze, un vieillard, gesticule sous un rythme cadencé. Suivant les inflexions des ofhciants, ses doigts aux ongles arrondis, longs de trois ou quatre centimètres au moins, forment autant de signes cabalistiques exécutés avec la componction habituelle aux augures autant qu'aux prestidigitateurs. A certains signes convenus, les officiants élèvent le chant, accompagnés parfois seulement de la flûte, le plus souvent du vacarme des gongs et des tam-tams. Sur les côtés, d'autres officiants, séparés du bonze et des chantres par de légères tentures, agitent d'énormes éventails de plumes.
Fia pagode mystérieuse est remplie de fumée de bois odorant, Devant chacune des statues, sur une table laquée, à côté de brûle-parfums d'une grande richesse et parfois d'un remarquable travail, sont déposées des corbeilles de fruits et de fleurs.
Et dans ce singulier temple, Je peuple, d'apparence indifférent, boit, mange ou fume, sans souci des marques de respect qu'exige le culte. Seuls, soldats et officiers français demeurent tête nue et ne parlent qu'à voix basse, voulant ainsi témoigner qu'ils sont des observateurs consciencieux, et non des profanes moqueurs.
Dans la cour, des monceaux de barres d'or ou d'argent en papier, des animaux fantastiques en carton, je crois même
quelques vulgaires poupées d'enfants, sont destinés à être brûlés, dès l'aurore, en l'honneur des ancêtres, pour éloigner les mauvais esprits, et pour mériter les faveurs des bouddhas.
Pratiques bizarres, essentiellement superstitieuses, où chacun invoque à sa manière telle puissance qu'il imagine, dont il craint les châtiments, ou sollicite les faveurs.
Non loin de cette vaste pagode où se célèbre la fête religieuse, s'il est permis de désigner ainsi une manifestation d'où le respect du culte semble aljsolument écarté, une autre cérémonie fixe mon attention.
C'est une scène de conjuration analogue à celle dont j ai été témoin déjà, avec cette différence que le patient se trouve, cette fois, sous la seule action des femmes, en quête, dit mon interprète, d'un philtre d'amour. Il est assis devant la statue de Bouddha, la tête couverte d'un voile noir. Des femmes chuchotent tour à tour à son oreille, il parait en e.vtase ; puis sous le vacarme des gongs accompagnés du chant nasillard des femmes, il se frappe la poitrine à coups redoublés. Alors, et sans lui laisser un moment de répit, une femme lui remet un poignard. Il s'en saisit vivement, et sans hésitation il se fait sur la langue plusieurs incisions dont le sang s'échappe en abondance. Alors, les chants et le vacarme redoublent, les assistantes présentent de longues bandes de papier que le patient lèche avec frénésie, qu'il couvre de sa sanglante écume, et qu'il jette à son entourage. Enfin, au paro.xysme de l'excitation, il tombe inanimé dans les bras de l'une des assistantes, revient bientôt à lui et se retire en sa compagnie, pour fumer, non loin de là, la pipe d'opium que lui ont préparée ses adeptes.
Un philtre d'amour! Soit. Je vois surtout, dans la bizarrerie de telles pratiques, le besoin du surnaturel et, bien évidemment aussi, son exploitation par des charlatans.
En principe, les mariages sont traités par les parents, souvent à l'insu des enfants, et dès le bas âge. Les parents se sont au préalable assurés, par la conjuration des esprits, que leurs enfants se conviendront, puis ils ont décidé le prix qui doit être payé pour acheter la vertu de la future (50 à 200 francs); et les fiançailles sont ainsi fixées. Ce sont les
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deux cérémonies prcnionitolres, le nain cat (consultation ilcs devins) et le nap thé ou contrat. Le mariage étant dès lors arrêté, le fiance est tenu, en outre de cadeaux variables suivant sa fortune, de remettre à sa fiancée les pièces de soie qui serviront à la confection des robes et des pantalons, puis un plateau de feuilles de bétel, un flacon de vin de riz, un régime frais de noix d'arec et un cochon dans sa cage que se partagent les parents, en signe de réjouissance et en témoignage de consentement. Très généralement alors, l'argent qu'a dû, dès les fiançailles, remettre le fiancé pour garantir la vertu de sa promise lui est intégralement restitué. Le mariage se conclut soit en présence des seuls parents et amis, soit devant les autorités, alors que les fiancés n'habitent pas la même commune. Dans ce dernier cas, le fiancé est tenu de payer un léger impôt, une ligature en moyenne, comme gage de bonne souche Le mariage est consacré par la cérémonie Hiep can (retourner sens dessus dessous). L'épouse, parée de tous ses bijoux, est conduite chez l'époux, se prosterne devant lui, se confie à sa merci et reçoit à son tour le salut. Ceci fait, elle verse du vin de riz dans deux petites tasses, en offre une à l'époux et boit l'autre sans en rien laisser. Puis les tasses vides sont accolées par leurs bords libres. C'est le simulacre de l'union. Le mariage est ainsi consacré. Les unions sont généralement fécondes, mais les enfants sont enlevés en très grand nombre par la petite vérole, de telle sorte qu'il reste seulement trois ou quatre enfants dans une famille qui en a compté huit ou dix.
Je n'ai pas eu l'occasion d'assister aucune parturiente. J'ai pu savoir, cependant, que la délivrance s'eflectue habituellement dans la position accroupie, penchée en avant, les mains appuyées à quelque meuble. L'assistante se tient elle-même accroupie derrière la parturiente, ayant à côté d'elle une tasse d'huile chaude dont elle frictionne le ventre pour faciliter l'expulsion, tout en appuyant fortement sur le périnée.
La section du cordon s'effectue seulement après l'issue de l'arrlère-faix, et généralement avec les dents, à quelques centimètres de l'ombilic. Il n'y a pas de ligature.
Si bazarre qu'elle apparaisse, cette attitude accroupie chez les parturientes se retrouve chez plusieurs peuples de races cependant très différentes. Elle est du reste fort ancienne, et était habituelle, paraît-il, chez les Ef;yptiens.
Il arrive parfois que des Européens contractent mariage avec de jeunes Tonkinoises. Je dis mariaf;e, et non pas union libre. C'est cependant, alors, un véritable marché, mais très suffisant aux yeu.x des parents pour légitimer l'union. Le prix de la fille demandée est débattu en sa présence, après examen. Il varie entre 10 et 150 piastres, et se paye séance tenante. Du consentement de ses parents, la jeune fille virtuellement fiancée ne cherche aucun autre engagement et demeure généralement fidèle. La loi, du reste, est de la dernière sévérité pour quiconque, homme ou femme, est convaincu d'adultère. Tout examen est permis avant le marché. Et si le marché n'est point conclu, la fille, sur un mot de sa mère, se retire, sans même une manifestation d'étonnement, toute disposée à se prêter, avec la même indifférence, à l'examen d'un autre prétendant, mais bien décidée aussi à ne lui appartenir qu'après le consentement des parents. La naissance d'un enfant, fille ou garçon, est toujours accueillie avec grande joie. Il y a fêle pour toute la famille, un mois environ après la délivrance de la mère.
La polygamie n'est pas légalement interdite ; cependant elle est rare et ne se rencontre guère que chez les mandarins ou dans le cas de stérilité. La première femme jouit, du reste, toujoursd'une déférence relative, et même d'une certaine autorité.
Les mœurs sont pures : une fille mère est un déshonneur pour toute la famille ; elle est signalée, dans son village, au son du tambour et du gong. Les infanticides sont inconnus. L'adultère est puni de mort infamante. La femme est décapitée; l'homme, dit la loi, livré à l'éléphant bourreau, qui lui écrase la tête !