CHAPITRE TROISIÈME
pagode des Dames, c'est un couvent cloîtré; mais je connais bien la bonzesse. Avec moi, elle ne vous refusera pas l'entrée.»
Et la bonzesse daigne, en effet, nous recevoir, solennellement assise dans un fauteuil de bois laqué et doré, autour duquel se tiennent, dans la plus respectueuse attitude, plusieurs de ses compagnes.
La pagode des Dames est consacrée à la mémoire des femmes illustres du Tonkin et, tout particulièrement, de deux sœurs de grande famille, Chin-Eul et Chin-Se, qui, dit la chronique, furent tuées sur son emplacement même, en combattant les Chinois envahisseurs.
Les Chinois, ayant vaincu les rois du Tonkin, s'étaient emparés du pays, l'écrasaient d'impôts et lui faisaient subir, en outre, les plus odieuses vexations. Deux sœurs réussirent à soulever le peuple et se trouvèrent bientôt à la tête d'une véritable armée d'ardents patriotes. L'empereur de Chine, pour maintenir sa domination, fut à son tour obligé d'envoyer toute une armée, commandée par ses meilleurs officiers. Longtemps, et non sans de fréquents succès partiels, les Tonkinois purent résister. Mais les Chinois, pour étouffer la résistance, obtinrent des défections largement payées.
Dans une dernière rencontre aux environs de Hanoï, quelques chefs tonkinois passèrent à l'ennemi. Ce fut un effroyable massacre. Les deux sœurs qui avaient soulevé la nation demeurèrent entourées seulement de quelques énergiques défenseurs, et furent tuées en combattant.
Longtemps après, Lé-Loï réussit à son tour à chasser les Chinois. Et, dès 1428, se ressouvenant de l'héroïsme des deux nobles femmes, il fit élever, sur l'emplacement même où elles furent tuées, la superbe pagode qui consacre leur mémoire.
Le temple, entretenu aux frais de l'État, est entouré de hautes murailles. Les portes d'entrée sont tenues rigoureusement fermées. Il faut longuement parlementer avant d'obtenir l'autorisation d'y pénétrer.
Un premier bâtiment, à l'entrée formée de deux superbes colonnes, de vases fantastiques en faïence blanche et bleue,
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et agrémentée de bas-reliefs aux dragons symboliques, n'est qu'un large vestibule. Au centre, un grand lit, aux panneaux richement sculptés, rappelle le lit sur lequel les deux sœurs, accroupies dans l'habituelle attitude tonkinoise, recevaient les chefs conjurés. Il est abrité sous deux immenses parasols jaunes, qui sont les insignes du commandement. Des attributs guerriers en bois laqué, deux éléphants en carton peint, mais dont les défenses sont de véritable ivoire, occupent les bas côtés, en souvenir des éléphants de guerre, de même qu'un cheval sellé, harnaché, prêt à être monté, mais maintenu dans son box de bambou, paraît attendre i'écuyère.
Le second bâtiment, séparé du premier par une cour dallée, est tout spécialement affecté au culte des deux héroïnes. Leurs statues sont placées debout, côte à côte, sur un autel garni de fleurs, devant lequel brûle incessamment une veilleuse analogue à celle de nos églises catholiques devant le tabernacle. Les nobles guerrières, le diadème au front, sont revêtues Tune de la robe de soie jaune, et la seconde de soie rouge richement brodées, qui sont les insignes du haut commandement. A côté d'elles, enfermées dans des châsses en verre, des chaussures de différentes formes sont autant d'ex- votos qui rappellent que les Tonkinoises ont évité la torture du petit pied. C'est en effet, dit la légende, à la suite de cette admirable résistance des femmes, que les Chinois imaginèrent, dans le but de les empêcher de combattre, la pratique du petit pied. Dans ce but, et dès le plus jeune âge, les petites filles sont séparées des garçons. A l'aide d'un bandage progressivement serré, les orteils sont maintenus repliés sous le tarse, de telle sorte que la concavité s'exagère, et que le poids du corps repose sur le métatarse et sur l'extrémité du talon. Il faut, paraît-il, plusieurs années pour obtenir ce résultat, qui n'est pas un obstacle absolu à la marche, mais la permet seulement paresseuse et cadencée, telle qu'elle est recherchée surtout chez les filles de famille, qui sont alors très désirées en mariage.
Les filles tonkinoises ont résisté. Par fierté nationale, elles ont gardé le pied naturel. De fait, elles sont, dit la renommée, supérieures aux filles chinoises, dont elles