‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 155 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

De fait, si respectueux qu'il soit dans ses manifestations de servile politesse, le Tonkinois sait cependant bien saisir les défauts du maître, et parfois très malicieusement s'en moquer. Il est joueur, fataliste autant que travailleur infatigable, aussi sobre dans la nécessité qu'insatiable dans l'abondance, aussi observateur que vaniteux et désireux de s'instruire, aussi voleur qu'astucieux, aussi menteur qu'hospitalier, aussi sédentaire que résigné, n'ayant enfin, bien évidemment, perdu l'idée de patrie que sous le joug impitoyable de la Chine et de ses mandarins, dont il n'a, depuis des siècles, cessé d'être le misérable esclave. Nos missionnaires le savent bien; ils ont pu, depuis le père de Rhodes en 1620, malgré les plus atroces persécutions, et grâce sans doute à l'énergie des martyrs, bien connaître autant les vices que les qualités. Ils savent qu'ils ont à combattre surtout l'indifférence et le scepticisme, pour réaliser des néophytes aussi entreprenants que courageux, aussi dignes dans leurs personnes que respectueux des lois morales et de l'autorité légitime.

Il y a de l'avenir au Tonkin ; il appartient à la France, si rude que soit la besogne, de l'assurer et d'en tirer profit, autant dans son propre intérêt que dans l'intérêt de ses future sujets. Elle aura, dans ce but, d'abord à maintenir l'invasion chinoise ou japonaise, toujours en éveil de nouvelles exploitations. Non seulement, en effet, les Chinois sont, dans le pays, tenus pour les seuls véritables maîtres, ce qui, du reste, est absolument rationnel, étant donnée leur incontestable supériorité tant physique qu'intellectuelle; mais encore, notamment à Hanoï ( 1 ), ils détiennent actuellement tout le gros commerce. Et cela, même au détriment de nos négociants français, parce •que, n'ayant aucune charge, ils savent attendre, se contenter des plus modestes bénéfices, alors que le négociant français, surchargé d'impôts, n'a d'autre but que de réaliser, dans le plus bref délai, une fortune qui lui permettra le prompt retour et la vie tranquille au pays. C'est cependant, avec le croise» ment des races qui est l'avenir, seulement par le commerce

(1) Avec les Allemands et les Anglais qui paraissent déjà vouloir nous envahir.

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et dans l'industrie, que la France paraît pouvoir s'implanter au Tonkin. Il n'y a pas, en effet, à espérer pouvoir coloniser .par l'agriculture . Elle est pour nous, dans le pays, absolument impraticable; mais assurément elle peut être perfectionnée, rendue par conséquent plus productive, sous l'impulsion de notre intelligence et de notre argent. Mais certaines industries sont réalisables; et, surtout, le Tonkin est actuellement, pour nous, la voie de pénétration en Chine. Déjà quelques rares remorqueurs à vapeur, et surtout des jonques, actionnées par la maison Roques, d'Haï-Phong (1), sillonnent les rivières du delta, si difficile que soit parfois la navigation, entravée autant par les courants et les récifs que par les pirates. Et quand la France aura remplacé par de bonnes routes les digues et les affreux chemins actuels, quand elle aura jeté des ponts et construit des chemins de fer qui, reliant les principaux centres entre eux, se poursuivront jusqu'à la frontière , alors elle aura vaincu l'Angleterre; alors, mais seulement alors, le Tonkin pourra devenir un fructueux débouché de nos produits, dans un fructueux échange avec les* produits de la Chine incommensurable.

21 octobre. — J'ai transmis déjà tous rapports, propositions, états signalétiques, certificats d'origine de blessures. Et voici que, ce matin, un télégramme d'Hanoï : «Général de Négrier à docteur Challan, Phu-Lang. Établissez en votre faveur une proposition pour officier de la Légion d'honneur, et joignez-la aux autres propositions » me fait battre le cœur!

La croix d'officier de la Légion d'honneur! Oui, j'en ai conscience. Dans le but d'être utile, j'ai donné sans ménagements tout ce qu'il y a en moi d'intelligence, d'énergie et de vitalité. J'en suis largement récompensé. Patrie! Famille! Tout pour elles, tout par elles! Et j'ai quarante-deux ans. Vive la France !

(1) Us ont profité des précieux enseignements que leur a valus la hardiesse de l'héroïque Garnier et de ses continuateurs Jean Dupuis et de Kercaradec.

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