‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 154 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME 29S · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 29S

Il semble, d'autre part, que nos victoires de Kep et de Chu sont de nature à faire réfléchir les Chinois. De fait, et depuis lors, le corps expéditionnaire paraît en repos, et n'étant plus inquiété, attend sans doute des renforts pour marcher de l'avant.

17 octobre. — La rumeur prétend que des ordres formels sont arrivés de France, interdisant toute nouvelle action offensive avant l'issue des négociations actuellement engagées. Voici, en effet, que je reçois Tordre de diriger immédiatement blessés et malades sur l'hôpital d'Haï-Phong, et qu'un petit paquebot, le Dagotna, se tient à ma disposition pour les enlever. J'eusse préféré les envoyer à Dap-Cau, car les hôpitaux d'Haï-Phong et de Quang-Yem sont actuellement encombrés. Et des blessés ne s'y trouveront assurément pas en bonne situation pour une guérison rapide. On pourra à la vérité plus facilement, et plus régulièrement, les renvoyer en France.

20 octobre. — 11 n'y a plus ici que quelques malades et blessés légèrement atteints, ou journellement envoyés par les troupes échelonnées dans le voisinage. Nous avons ainsi tout le temps de parcourir le pays, et nos promenades ne manquent pas d'intérêt.

Phu-Lang-Thuong n'est cependant qu'un pauvre village, bâti sur les deux rives du Song-Thuong. La garnison, sous les ordres du commandant Donnier, occupe la rive droite, le village annamite est à peu près entièrement sur la rive gauche. Vers le sud-est, à deux kilomètres environ, se trouve le village de Phu-Lang-Gian, où résidait, à l'abri d'une petite citadelle, le gouverneur militaire chinois. A peu de distance, un détachement occupe, vers le milieu du fleuve, une petite île qui permet une utile surveillance. Le pays est débarrassé; il parait actuellement tranquille, mais aussi triste qu'il est calme d'apparence. Il est, de fait, entouré de mares infectes, et l'eau des puits y est réputée de fort médiocre qualité. Les indigènes ont, du reste, repris leur genre habituel de vie, et déjà quelques marchés retrouvent l'animation du temps de paix. Les femmes

surtout, généralement fort laides, malgré leurs yeux noirs demi-clos, l'abondance de leurs cheveux noirs entourés en longue natte autour de la tête, et la remarquable finesse de leurs mains, aux doigts allongés, qu'envieraient nos belles mondaines, y apportent chaque jour, dans des paniers suspendus aux deux extrémités d'un bambou posé en balancier sur l'épaule, des légumes, des fruits ou des œufs, qui font le bonheur de nos troupiers. Elles se tiennent habituellement accroupies, mâchant constamment du bétel, à peine vêtues de misérables haillons, devant leurs marchandises étalées sur des nattes, triplant et quintuplant leur valeur réelle, et sont toutes joyeuses de l'aubaine qu'elles discutent vivement, ou qu'elles attendent très patiemment. Il y a là tous les produits du pays, des légumes, des fruits, des œufs, du riz cuit à l'eau, du poisson fermenté et le fétide nuoc man, qui est l'as r saisonnement obligatoire de tout aliment, du thé et de l'huile rance, de la viande de chien, de porc et de rat, du fil et des aiguilles, des offrandes à Bouddha, lingots de papier, chevaux, poupées de carton et baguettes d'encens. Parfois des musiciens ensorcelés, raclant horriblement sur une sorte de violon, frappant des gongs ou battant des planchettes avec de fines baguettes de bambou, et surtout nasillant, pendant des heures, quelque mélopée, ou poussant des cris inarticulés, puis finissant par se disputer au jeu les quelques sapèques qu'ils ont pu ramasser. Il faut quarante sapèques, je crois, pour représenter la valeur d'un sou français. Et des enfants demi-nus, au ventre proéminent, la tête à peu près complètement rasée, grouillent à l'entour, quémandant eux aussi la sapèque. Tous, du reste, hommes et femmes, ont dans la physionomie une expression de résignation placide et de méfiance astucieuse véritablement caratéristiques de l'affaissement moral. Race d'esclaves qu'il s'agit de ramener à la dignité. Ce doit être notre but, celui qui justifiera la conquête. Et, si nous le voulons, nous pourrons assurément le réaliser, tout particulièrement chez les Tonkinois, qui, s'ils sont peut-être généralement moins instruits, paraissent également moins vicieux que les Annamites.

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