‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 159 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

cruelle : seize tués dont la plupart furent, dès le lendemain, retrouvés décapités, horriblement mutilés, et trente et un blessés, dont neuf très gravement atteints.

C'est un sérieux avertissement dont nous aurons à tenir le plus grand compte. Les Chinois, armés d'excellents mausers, fournis, paraît-il, par les Allemands, actuellement fort nombreux à Hanoï, et aussi hypocrites qu'ils sont nombreux, savent nous permettre, sans nous inquiéter aucunement, de nous aventurer par petits groupes, assez loin de nos centres d'occupation. Puis, quand ils connaissent nos habitudes, ils saisissent une occasion de nous écraser sous le nombre. C'est ce qu'ils ont tenté, sans succès, à proximité du marché de Ha-Ho. Mais il a fallu l'énergie de nos troupes pour échapper à la souricière. Et c'est aussi ce qui explique le nombre fort élevé des tués; tout blessé incapable de suivre ayant été presque fatalement massacré. Et cette guerre féroce menace de durer bien longtemps encore !

23 décembre. — On annonce l'arrivée du lieutenant-colonel Herbinger, un savant professeur de l'école de guerre, appelé à remplacer, au quatrième régiment de marche (23% III e et 143 e ), le lieutenant-colonel Defoy. On le dit fort sévère, et malgré sa réputation et ses brillants états de service , beaucoup plus préoccupé de la tenue des troupes, qu'il trouve déplorable, que de leurs fatigues, de leurs privations et de leur héroïque endurance. Il est sûrement malade, disent déjà quelques officiers; nous ne gagnons pas au change. Et son état habituel de surexcitation paraît justifier cette première impression.

On raconte, d'autre part, que les pirates ont de nouveau pris possession de la région du canal des Bambous, qu'il a fallu en fusiller près de trois cents, et incendier plusieurs villages pour s'en débarrasser. Les femmes et les enfants ont seuls échappé; cela suffira-t-il pour nettoyer le pays? Défait, la piraterie est une habitude invétérée jusque dans le delta. Et la réponse d'un chef de brigands conduit, enveloppé de son drapeau, au commandant Berger, est véritablement typique.;

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« Détruisez tous les villages, dit-il, réduisez le pays à la misère ; alors seulement il n'y aura plus de pirates, parce quil n'y aura plus rien à prendre. »

Incorporer de tels brigands et compter sur eux, cela parait bien peu praticable. Ils sont incapables de discipline. Et l'expérience tentée par le général Mi Ilot, après la prise de Tuyen-Quan, n'est pas encore oubliée. Il avait, on se le rappelle, incorporé près de cent cinquante Pavillons noirs, apparemment soumis. Tous ont déserté, emportant armes et bagages. Et nous les avions instruits contre nous !

25 décembre. — Noël. Bien triste pour moi, cette glorieuse fête de la délivrance! Je n'obtiens pas l'autorisation de m'adjoindre à la concentration des troupes en vue de la marche sur Lang-Son. u On va seulement étudier le terrain, me dit le général de Négrier; on ne fera rien avant l'arrivée des renforts. Reposez- vous et soignez- vous. Vous en avez le plus grand besoin. Et vous pourrez nous rejoindre assez tôt.»

La messe, à laquelle je me fais conduire, est célébrée, avec grande solennité, par Mgr Puginier, en présence des généraux et de la plupart des officiers ou soldats actuellement à Hanoï. Et la misérable paillotte qui, temporairement et jusqu'à la construction de la cathédrale, à peine commencée, permet la célébration des offices, rappelle la modeste étable où naquit le vainqueur du monde. Imposante simplicité. Le tamtam et le gong remplacent, ici, la traditionnelle clochette, la flûte tonkinoise dit les bergers de Bethléem, et nos généraux apportent l'hommage des Rois.

Tous, cependant, nous sommes péniblement impressionnés de la brusquerie des indigènes de service, vis-à-vis de leurs coreligionnaires. J'ai vu vivement bousculer hommes et femmes, parce qu'ils négligeaient, pour arriver plus vite à la table de communion, de suivre le défilé ou de s'arrêter assez tôt. Cette brusquerie est indispensable, disent les autoritaires; et ce peuple, dont la soumission est si près du servilisme, la subit sans murmure, sans même manifester le moindre étonne ment.

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