CHAPITRE QUATRIÈME 3<K
27 décembre. — Le conseil de santé, sur la demande de mon chef et ami M. Driout, décide à l'unanimité qu'il y a lieu de me renvoyer en France. Inutilement, je sollicite encore un ajournement. J'ai pitoyable aspect sous ma squelettique maigreur, et, malgré mes précautions, je suis épuisé, autant par mes quintes de toux que par la dysenterie. * Allezvous-en bien vite, me disent le général de Négrier et mon ami le capitaine Fortoul; il en est grand temps. Soignez votre santé, sans autre préoccupation, rétablissez- vous. Nous nous retrouverons ailleurs. »
En vérité, je n'ai pas le droit d'oublier mes obligations de famille. J'ai fait ce que j'ai pu; mes forces me trahissent, il faut se soumettre.
29 décembre. — Avant son départ pour Chu, qui est devenu notre centre de concentration, le général veut encore me serrer la main, et décide que mon ordonnance, le soldat Lambert, qui m'est absolument dévoué, devra m'accompagner en France. Puis il s'en va, paraissant ignorer la fatigue, préparer au milieu de ses troupes les nouvelles victoires qui, bientôt, il faut l'espérer, termineront cette guerre, si lourde déjà pour nous.
l* r janvier. — Temps triste, sombre comme ma pensée. La mort, cette année, a exigé la tête de ma famille. Veuille Dieu entendre ma prière et garder de tous maux ma femme, ma fille chérie, mes frères, ma sœur, tous ceux qui me sont chers !
Qui sait la fin d'un jour? Bien triste ce matin, je suis, ce soir, à la joie. Un télégramme m'apporte la croix d'officier de la Légion d'honneur. Et mon chef Driout, accompagné de mes amis le colonel Letellier et le commandant Levrard, s'empressent de m'en dire la nouvelle officielle, en me souhaitant le prompt rétablissement de ma santé. Officier de la Légion d'honneur comme, il y a quatorze ans, chevalier, sur le terrain même de l'action, à même date. Gela devrait donner l'élan nécessaire pour un nouvel effort.
A janvier. — Je n'espérais pas si vite cette haute distinction. Je voudrais pouvoir m'en montrer digne, être utile encore. Mais inutilement je le demande, a Non, non, me répond affectueusement le général Brière de l'Isle; trop longtemps peut-être vous avez déjà résisté; il faut partir; les chaudes sympathies de tous vous accompagnent et disent le plaisir que leur a fait votre nomination. » Et me serrant amicalement les deux mains : « Partez bien vite, répète-t-il, il en est temps encore, mais il le faut absolument. » Et tous mes camarades m'en disent autant.
5 janvier. — Hier, le général de Négrier a battu les Chinois en avant de Chu. o J'ai, dit-il, surpris le camp retranché des Chinois en avant des hauteurs de Nui-Bop et me suis emparé de tout leur matériel ; ce matin j'ai été, à mon tour, attaqué dans les positions occupées la veille. Malgré son immense supériorité numérique, non seulement l'armée chinoise a échoué dans son attaque, mais encore j'ai réussi à la repousser, lui enlevant deux batteries de canons Krupp et m'emparant de tous les forts (17) ou retranchements établis en avant de notre ligne au delà de Chu. L'ennemi a laissé plus de six cents morts sur le terrain; nous comptons de notre côté treize morts et soixante blessés. »
C'est une victoire; mais nos pertes sont grandes aussi, et le général, malgré son éclatant succès, ne peut immédiatement poursuivre.
§ janvier. — Un déjeuner d'adieu, à mon intention, chez le commandant Parot, notre résident à Hanoï. Tous mes amis; le docteur Rey, notre directeur du service de santé de la marine ; le docteur Driout; le colonel de Maussion; le commandant Régasse ; le trésorier payeur Massé, actuellement à Hanoï, s'y trouvent réunis. Et tout naturellement la conversation est tout entière à la victoire du général de Négrier.
a Dès le 3 janvier, raconte le colonel de Maussion, la brigade, profitant d'un épais brouillard, a pu, sous la conduite du capitaine Verdier du III e , traverser le Loc-Nam au gué de