‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 16 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ces' mendiants acrobates sont, paraît-il, des condamnés, auxquels toutes autres fonctions sociales sont interdites. S'ils ne sont pas juifs, ils en ont du moins les habituelles pratiques. Fort tard, dans la soirée, nous nous décidons à chercher quelque repos. Mais, malgré les moustiquaires qui nous protègent, le sommeil ne vient pas. Un simple matelas fort dur, un coussin et un drap sans couverture, ce n'est pas assez pour nous garantir du froid, qui devient fort pénible vers le matin. Et nous avons hâte de profiter de nos dernières heures à terre afin de visiter un peu les environs de la ville.

L'île de Ceylan, l'île fortunée, l'île du bonheur, disent les indigènes, fut le paradis terrestre. De fait, les côtes seules en sont chaudes et malsaines. À Colombo, la température moyenne de l'année est de 27 degrés, la pluie est très fréquente, très abondante, et les bourrasques parfois redoutables, notamment pendant la mousson du nord-ouest, de mai à novembre. A Kandy, qui est la capitale de l'île et la résidence du rajah ou vice-roi, le climat est au contraire très tempéré, sec et agréable. C'est que Kandy, actuellement relié à Colombo par un chemin de fer, est à 2,000 mètres d'altitude, au milieu de superbes montagnes luxuriantes, de sources vives et de forêts odorantes. C'est aux environs de Kandy, où l'armée possède un vaste sanatorium, que les riches anglais vont se reposer des chaleurs du littoral.

C'est donc toujours, sinon le paradis terrestre, du moins le paradis de Ceylan. L'inquiète curiosité de notre père Adam, sa désobéissance aux faciles obligations de résidence que lui avait faites le Créateur, furent en vérité bien coupables. Adam, l'enfant de la terre, le fils de la lumière et de la nuit, ou bien du chaos mis en mouvement par l'Esprit passionné de l'amour fécondant, fut, dit la légende transmise par les parsis, placé dans un jardin délicieux de l'île de Ceylan. 11 y jouissait, sous la seule réserve de l'obéissance, du bonheur parfait, lorsqu'il fut séduit, entraîné par le méchant Esprit, le menteur Ahrimane, à la recherche de l'inconnu. Et il s'en fut, franchissant l'étroit passage, Adam bridge, qui relie l'île au continent.

11 en serait vite revenu sans doute, si le même esprit n'eût résolu d'entraîner également Eve dans la désobéissance au Créateur.

— Adam, lui dit-il, vous a quittée pour jouir de l'idéale beauté. Il ne reviendra pas au paradis terrestre. Mais vous, Eve, vous y pouvez demeurer et y devenir, avec ma science, Tégale du Créateur !

. — Non, répondit notre mère commune, je ne veux rien apprendre, mais je quitterai le paradis pour rejoindre mon bien-aimé.

Et, franchissant à son tour le passage interdit, elle abandonna le séducteur pour retrouver l'époux.

Telle est la légende conservée par les parsis. Elle vaut la Genèse biblique. Elle veut qu'Adam ait été le premier coupable, etque la femme ait été entraînée par la seule passion de l'amour, non par le besoin d'acquérir la science du bien et du mal. Elle justifie la vénération des musulmans, qui, disent-ils, conservent pieusement, à Djeddah, la pierre devenue le tombeau de notre mère commune, alors qu'épuisée de fatigue, et sur le point d'atteindre enfin le fugitif époux, elle fut frappée de la mort, conséquence de sa désobéissance, mais seulement après avoir mérité, par la constance de son amour, la divine promesse de la rédemption et de la résurrection. Elle montre aussi l'erreur du dédaigneux proverbe : C'est une fille d'Eve, dans son orgueilleuse prétention à condamner l'excessive curiosité, plus habituelle peut-être à l'homme que fréquente chez la femme.

Mais, il est dix heures du matin. A peine avons-nous eu le temps d'une magnifique promenade dans les environs de la ville, sur de superbes routes auxquelles le gneiss rocailleux ou cabock détaché des montagnes avoisinantes communique une coloration rouge qui contraste violemment avec la superbe verdure des côtés. La sirène se fait entendre ; il faut rejoindre à la hâte, sans espoir d'assister aux fêtes préparées à l'intention d'un ancien gouverneur, attendu d'un moment à l'autre.

A onze heures, et malgré la difficulté des approvisionnements de charbon, notre Saint-Germain reprend la mer,

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