CHAPITRE CINQUIEME
le voici, passant devant les rangs, hors de lui, démoralisant sa troupe dans un langage d'impuissance désespérée, et dans un état d'indescriptible surexcitation. »
«Chacun ici pour sa peau, dit-il au 111% pas un coup de fusil qui serait inutile, seulement de la baïonnette; que chacun garde une cartouche pour se faire sauter le caisson avant d'être pris. »
N'est-ce point là le langage d'un insensé? « Faut-il donc qu'un inconscient respect de la discipline, qu'une étrange conception de la responsabilité imposent l'obéissance passive à ce chef d'un jour, dont tous les ordres, soit qu'ils disent la résistance jusqu'à la mort, soit qu'ils prescrivent la retraite sans une minute de retard, portent l'empreinte du plus complet affolement, dont aucune apparence réfléchie ne justifie l'épouvante, qui, pour s'en garer, court évidemment audevant d'un désastre, et dont plusieurs officiers de son entourage disent ouvertement qu'il est fou ! »
lgnorait-il, cet étrange halluciné, que grâce aux renforts qu'elle venait de recevoir, la brigade, malgré ses pertes, pouvait encore grouper plus de 3,000 combattants ; que de nouveaux renforts étaient en route, que les vivres et munitions étaient suffisants, au moins pour quelques jours enfin, et surtout, que l'évidente hésitation de l'ennemi lui laissait tout le temps nécessaire, sinon pour attaquer, du moins pour résister sur place?
Quoi qu'il en soit, la retraite, malgré sa précipitation, s'effectue sans à-coups. Et quand, dans la journée du 1 er avril, la colonne arrive à Chu, elle y retrouve les malades et blessés qui ont pu, sous la conduite du médecin principal Zuber, s'y abriter temporairement, en attendant l'évacuation préparée sur Dap-Cau et Haï-Phong, à bord du Ruri-Maru.
Faut-il, maintenant, revenir sur l'appréciation des faits, telle que l'a présentée, dans son rapport, le colonel Borgnis- Desbordes?
o Sans doute, et de l'avis de plusieurs officiers, il eût été possible, après la prise de Lang-Son et l'occupation de Dong- Dang, de s'en tenir là. Alors, en effet, les Chinois paraissaient
peu disposés à l'offensive ; tout au plus, essayaient-ils quelques escarmouches ou démonstrations sans conséquence. Cependant l'attaque nocturne de Dong-Dang, le 21 mars, parut émouvoir outre mesure le colonel Herbinger. Et ses rapports eurent, sur l'esprit du général de Négrier, une telle influence qu'il se crut, il l'a dit lui-même, dans la nécessité de se donner de l'air. Il fallait être tranquille à Lang-Son, pendant que les troupes en étaient éloignées, occupées à la réfection des routes nécessaires à la facilité des ravitaillements.
Ainsi fut décidée l'attaque de Bang-Bo. Très certainement, elle eût été couronnée de succès, si les ordres du général eussent été exécutés. Non seulement, ils ne le furent pas; mais, bien plus malheureusement encore, le général n'en fut pas avisé. Et l'assaut qui devait être un triomphe devint un désastre. Sans aucun doute, du reste, cet échec de Bang-Bo fut pleinement réparé dans la journée du 28. Les Chinois, mis en déroute, se replièrent en désordre, à 15 kilomètres de la frontière. Et la situation était, sinon parfaite, du moins très suffisante, lorsque le général fut, si malheureusement, gravement blessé.
Alors, presque certainement depuis plusieurs jours déjà, sans doute en raison des premières difficultés qu'il avait ren contrées dans l'application de ses théories stratégiques, le lieutenant -colonel Herbinger avait prévu la nécessité d'une retraite. Après la blessure du général, malgré la ligne de conduite si pratique qu'il lui avait tracée, malgré l'avis des officiers sous ses ordres, elle s'imposa dans son esprit, non plue à l'état de préoccupation justifiable, mais bien dans une idée fixe, dont l'exécution lui parut immédiatement indispen" sable.
De l'avis de presque tous les officiers, le lieutenant-colonel Herbinger fut un fou temporaire. Seul son état mental doit être rendu responsable du désastre de Lang-Son. Ses fantastiques télégrammes justifient l'inquiétude du général en chef, qui avait, en effet, lui aussi, la conviction de la haute valeur, de l'indiscutable compétence d'un officier supérieur, sorti le premier de Saint-Cyr, ayant fait déjà ses preuves, tant au