‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 209 sur 216 · S AU TONKIN · texte numérisé non relu

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tuels qu'on observe chez les petits Européens. Cela tient probablement à ce qu'ils meurent avant l'évolution classique.

Lèpre et syphilis. — La syphilis n'était certainement pas inconnue, bien que le fait ait été soutenu, avant notre occupation. De fait, les indigènes la désignent sous la généralité de maladie vénérienne. Il apparaît, d'autre part, qu'il y a, parmi les lépreux cantonnés près d'Hanoï, ou répandus dans le pays, bon nombre de sypbilides ulcéreuses et de nécroses osseuses de même origine. Ce que j'ai vu déjà delà prétendue lèpre kabyle, dont l'origine syphilitique ne fait plus doute, me confirme dans cette supposition. Il n'en est pas moins évident que la lèpre véritable, ce résultat probable de la contagion et de l'encombrement, dans des habitations malsaines et humides, d'individus mal nourris et épuisés de misère, est très répandue au Tonkin, notamment dans le delta»

Je n'ai pas à rechercher sa cause déterminante. Il est du moins évident qu'elle impose, par elle-même, comme aussi l'éléphantiasis qui en est une variété, l'organisation de ladreries, seule garantie actuellement connue contre sa dissémination. Je n'ai, du reste, pas eu l'occasion d'en constater un seul cas parmi nos soldats.

Ulcère annamite. — Il n'en est pas de même de l'ulcère annamite, qui est un des fléaux de nos colonnes en marche, engendré, sûrement, autant par les piqûres de moustiques que par la malpropreté, la marche, pieds et jambes nus, dans les terrains marécageux, et surtout le grattage. A. mon sens, l'ulcère dit annamite n'est rien autre que l'ulcère diphtéroïde, observé dans tous les pays chauds et humides; il est peut-être contagieux et constitue, dans tous les cas, un danger manifeste pour nos blessés dont, malgré les précautions prises, il retarde assurément la guérison. Dans tous les cas, il nécessite une très grande surveillance et un traitement énergique. J'ai, personnellement, obtenu de bons résultats de l'application temporaire d'une solution d'iodure de potassium au dixième. Cette application est douloureuse, mais elle fait rapidement disparaître la membrane diphtéroïde ; il suffit alors d'un pansement méthodique régulier avec l'alcoolat ure d'aloès et du repos horizontal, pour une rapide cicatrisation. . Je n'ai plus à vous signaler, mon général, que les dangers sans cesse renaissants des insolations et coups de chaleur. Ainsi que vous avez pu le constater vous-même, souvent, pendant les marches, les hommes tombent véritablement foudroyés, sans connaissance,

agités de quelques mouvements convulsifs, avec Sa respiration anxieuse, malgré l'amplitude du pouls; ils sont alors en danger de mort et ont besoin de secours urgents. Parfois aussi, on observe la rougeur de la face, la jaciitation, la tendance au sommeil et les épistaxis qui caractérisent les cas légers. La forme syncopale est également fréquente. En réalité, les manifestations classiques, congestion cérébrale, syncope, asphyxie, s'observent suivant ta prédominance des tempéraments sanguin, lymphatique ou nerveux, suivant aussi l'état de replétion de l'estomac.

Les affusions froides répétées, les ventouses, la saignée, les vomitifs sont indiqués dans les cas de congestion cérébrale avec replétion de l'estomac; la respiration artificielle et les frictions énergiques, quand domine la forme aspliyxique; l'ingestion ou l'injection sous-cutanée de quelques gouttes d'éther, dans la forme syncopale. Il importe surtout d'agir promptement, et les officiers au moins me paraissent devoir recevoir une instruction spéciale à ce sujet. Malheureusement, et j'insiste à cet égard, il est dans notre caractère de négliger les précautions les plus banales. Malgré des recommandations réitérées, j'ai pu voir, souvent, des hommes du régiment de France se promener tête nue, même pendant les heures les plus chaudes de la journée. De telles imprudences ne sont pas commises par les soldats de l'infanterie ou de l'artillerie de marine, toujours punis lorsqu'ils négligent les précautions ordonnées par le commandement.

Pendant les marches, même le matin, il importe d'exiger le port du casque colonial, non du simple képi, le couvre-nuque est insuffisant. Il faut, de plus, éviter les lourdes charges, les vêtements trop serrés, et surtout les excès alcooliques. Les turcos ne résistent pas mieux que les Européens. J'ai eu l'occasion de vous signaler plusieurs atteintes constatées dans une compagnie de turcos; la distance à parcourir n'avait cependant pas dépassé 6 kilomètres; mais c'était le 24 juin, à onze heures du matin. Vingt hommes furent atteints, deux succombèrent; un officier eut un accès, heureusement de courte durée, de véritable folie délirante. Pendant les marches autour de Lang-Kep, les mêmes accidents se renouvelèrent. Le 8 octobre, pendant le combat, sur un effectif de mille cinq cents hommes à peine, une centaine au moins furent atteints, et dix ou douze succombèrent, parmi lesquels le commandant Chapuis, foudroyé, après une légère atteinte, pendant qu'il entraînait ses hommes à l'assaut du réduit.

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J'ajoute que la disparition rapide des premières manifestations n'est pas une garantie de complications ultérieures. Un sergentmajor du 23% parfaitement rétabli en apparence, a été atteint, quelques jours après, d'une méningite à laquelle il a succombé. C'est assez dire quelles sévères précautions sont indispensables.

Telles sont, mon général, les maladies et accidents qui sont surtout à redouter au Tonkin. Je n'ai pas à vous entretenir aujourd'hui des blessures de guerre. Qu'il me suffise de dire que, malgré les conquêtes de la chirurgie conservatrice, malgré les ressources de l'antisepsie, les complications de gangrène et de pourriture sont malheureusement bien fréquentes encore. Elles imposent, sous danger de mort, des sacrifices qu'il serait sans doute possible d'éviter dans d'autres conditions, et sous un climat plus clément.

J'ai pansé presque tous nos blessés avec une solution étendue de bichlorure de mercure. Je la crois préférable à l'eau phéniquée. Elle a du moins l'avantage d'un approvisionnement facile, ce dont il faut tenir grand compte dans l'aménagement, forcément très sommaire, des cantines médicales de campagne.

Quelles conclusions à mes observations^ Les voici, mon général, résumées comme étant le minimum des nécessités réalisables.

Le Tonkin actuel est malsain. Nos soldats ont à résister à la chaleur et à l'humidité autant qu'à l'état électrique de l'atmosphère; aux émanations tel luriques autant qu'aux fatigues. Ils sont actuellement mal abrités et forcément mal nourris. Dans ces conditions, pendant la belle saison d'hiver, la lutte est possible; pendant l'été elle devient si épuisante qu'elle constitue, en dehors de toute action de guerre, le plus grand des dangers.

Même dans l'état relatif de repos actuel, si j'en juge par les renseignements que j'ai pu me procurer, le chiffre des malades a plus que doublé, à partir du mois de mai; et la mortalité dépasse probablement 30 pour mille de l'effectif présent.

11 rien sera pas toujours ainsi. J'estime que des précautions sévères doivent suffire, sinon pour un complet acclimatement^ du moins pour une résistance de suffisante durée.

Dans l'état actuel, la situation nécessite l'envoi de fréquents renforts. 11 faut, à cet égard, prendre d'indispensables précautions. C'est ainsi que, de toute évidence, des soldats qui arrivent au Tonkin pendant la saison d'été sont presque fatalement condamnés à la maladie, pour peu qu'ils aient à subir quelque fatigue. Il importe donc que nos. soldats, sévèrement recrutés parmi ceux

indemnes de toute tare constitutionnelle, n'arrivent ici, autant que possible, qu'au commencement de la bonne saison ; alors, ils pourront résister à l'épuisement fatal de l'été. Gela paraît actuellement difficile, en raison de l'urgence probable de certaines opérations de guerre. Il faut, dès lors, limiter au strict nécessaire, quinze à dix-huit mois au plus, la durée du séjour. Dans les conditions actuelles, deux étés successifs paraissent l'extrême limite de la résistance possible.

Il faut surtout se bâter d'établir des casernements à l'abri de rhumidité et des émanations du sol, remplacer les gourbis ou baraques par des constructions en briques, sur voûtes isolées du sol, largement aérées, et pourvues de lits de fer individuels.

Il importe, de même, de surveiller étroitement l'alimentation qui doit être aussi variée que possible, avec prédominance de légumes, pommes de terre notamment, très préférables aux vivres de conserve, aux endaubages trop fréquemment distribués.

Il faut exiger aussi que l'eau de boisson, généralement suspecte, soit, pour l'usage alimentaire, préalablement bouillie, et, autant que possible, additionnée d'une petite quantité de thé ou de café; que r usage des eaux-de-vie, tafias, absinthes ou autres prétendus apéritifs, qui sont, ici, de véritables poisons, soit formellement interdit. Sous prétexte de se donner des forces, de combattre l'humidité, d'activer la digestion, nos soldats, épuisés de fatigue, ou bien ayant besoin d'une surexcitation temporaire, croient pouvoir utilement recourir soit au tafia d'administration, soit parfois à l'eau-de-vie de riz, le redoutable chum-chum des indigènes. Je ne sais rien de plus pernicieux, car bien certainement (l'expérience l'a maintes fois démontré) loin d'augmenter la puissance de résistance, ils l'épuisent, au grand détriment de la santé.

Il faut encore assurer à nos soldats des vêtements en rapport avec la saison. Deux tenues paraissent nécessaires : l'une d'été, très légère, de préférence en coton; la seconde d'hiver, en flanelle bleue analogue à celle adoptée par l'infanterie de marine. La ceinture de flanelle est nécessaire pour protéger le ventre, alors surtout que les troupes sont obligées de bivouaquer. Le port du sala ko est indispensable, alors même que le soleil est caché. Pendant les marches, il paraît fort utile d'interposer, entre la tête et lui, des feuilles fraîches de bananier ou autres, suffisantes, à défaut du mouchoir mouillé, pour maintenir la fraîcheur.

Sans renoncer aux exercices quotidiens modérés qui, même

pendant la mauvaise saison, sont une nécessité autant qu'une garantie, il faut alors éviter les fatigues, s'opposer aux siestes de trop longue durée, qui sont sûrement déprimantes, mais cependant exiger le repos, au moins pendant les heures chaudes. Toujours il importe d'éviter les marches de nuit, mais, autant que possible, de se mettre en route dès l'aube, d'interrompre la marche vers neuf heures du matin, et de ne la reprendre avant quatre heures du soir.

Enfin, mon général, au point de vue préventif, je crois devoir recommander l'usage quotidien de petites doses de sulfate de quinine (au besoin les injections so us-cutanées de chlorhydro-sulfate à l'aide de la seringue de Pravaz) et les douches froides quotidiennes, que j'estime préférables aux bains de rivière.

Telles sont, à mon avis, les précautions indispensables. Si nos soldats sont convenablement abrités, bien nourris et bien vêtus, s'ils évitent les excès, si de plus il est possible de rapatrier rapidement ceux qui sont affaiblis par la maladie, alors ils auront la force de résistance nécessaire; alors il suffira d'un petit nombre pour pacifier tout le pays. Ce ne sont pas, généralement, les hommes qui manquent, même pendant les campagnes les plus pénibles, telles que celle du Tonkin, ce sont les soldats robustes et bien portants.

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