CHAPITRE PREMIER
quartiers que de races et d'industries spéciales. Le quartier chinois, occupé surtout par des tailleurs, des cordonniers ou marchands d'épiceries, est prodigieux de fébrile activité.
La ville européenne, d'apparence plus étendue, est semée de fort coquettes villas entourées de vastes jardins. Les maisons, généralement d'un seul étage, sont abritées de la chaleur par des vérandas circulaires. La température, du reste, y demeure à peu près invariable entre 20 degrés minimum et 25 degrés maximum, et des pluies journalières, généralement de courte durée, en tempèrent heureusement l'action. Aussi la végétation y est véritablement exubérante; toutes les plantes tropicales, le gambier, le poivrier, le café, y prospèrent en pleine activité, alors qu'au contraire nos légumes herbacés n'y sont que très difficilement obtenus.
Singapore, port franc, pratiquement ouvert alors que les ports chinois demeuraient encore interdits aux Européens, est devenu véritablement l'entrepôt de toutes les marchandises de l'Europe, de la Chine, du Japon, de l'Australie et de toutes les tles du grand archipel océanien. C'est, maintenant, le rendez-vous de tous les peuples. Bengalis aux yeux de femme, Cinghalais au peigne d'écaillé, Malabars à la peau bronzée, Chinois à longue chevelure en queue, Malais athlétiques et guerriers, Birmans, Javanais et Siamois, nègres et sauvages de Sumatra se coudoient dans les rues, comme les jonques, les pracs, les sampans, les pirogues à balancier dans le port. Et cependant, elle n'était, il y a un demi-siècle, qu'un modeste centre habité seulement par quelques pécheurs malais.
Les négociants européens n'habitent pas la ville commerciale et n'y viennent qu'aux heures des affaires. J'y suis attendu, cependant, par un correspondant anglais, M. Martin Dyce, que je ne comprends guère plus qu'il ne me comprend lui-même, puis heureusement aussi par l'excellent M. Hinnekindt, un Belge marié à une Française de l'île Maurice, chez lequel, grâce aux pressantes recommandations d'un ami de mon frère, M. Régis, de Marseille, je suis accueilli à bras ouverts. J'y trouve l'immense satisfaction d'un simple
mot télégraphique de convention Belval! Tous les chers miens sont en bonne santé. Quiconque aime sa famille comprendra ma joie, celle aussi qu'éprouveront mon vénéré père et tous les miens alors que, ce soir même très probablement, ils recevront à leur tour communication de ce même mot conventionnel dont la transmission vaut certes bien les dix francs qu'elle me coûte. Vivre, c'est aimer.
L'excellent M. Hinnekindt se fait mon obligeant cicérone et m'accompagne partout dans mes rapides excursions. Au consulat de France d'abord, où nous sommes, quelques officiers et moi, tout heureux d'être reçus par le consul et par ses adjoints, tous ceints de l'écharpe tricolore. Puis, à l'église catholique! Pour qui est loin de son pays, l'église, c'est la Patrie absente, la prière s'y fait plus ardente! J'ai le plaisir d'y rencontrer Mgr Garnier, un robuste champion de la foi, Français de cœur et d'esprit, heureux, me dit-il, des bons résultats qu'il a obtenus déjà dans le pays, mais tout attristé aussi de l'attitude hostile de notre gouvernement républicain vis-à-vis des missionnaires qui s'efforcent de faire aimer la France, qui nous sont absolument dévoués et prêts à nous rendre, au cours de notre expédition militaire, de très réels services. Près de l'église catholique, un vaste pensionnat, dirigé par les sœurs françaises de Saint-Maur, reçoit les jeunes filles européennes catholiques, et entretient, en outre, un orphelinat pour les petites filles chinoises ou malaises abandonnées de leurs parents. Ces enfants y sont élevées jusqu'à l'âge de dix-huit à vingt ans, puis alors habituellement mariées à des Chinois ou Malais pour la plupart convertis au catholicisme par les pères de la Doctrine chrétienne, qui tiennent non loin de là un asile spécial pour les garçons. La charité, le sacrifice, écorce souvent amère, fruit généralement délicieux. C'est, du reste, une justice à rendre aux Anglais : toutes les religions sont respectées par eux. A Singapore, toutes ont un culte, sinon également protégé, du moins pratiquement toléré. A côté de la pagode bouddhiste, à côté de la mosquée, du temple grec-arménien, il y a l'église catholique, le temple protestant et même la synagogue. Puis,