‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 22 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

à côté des temples et des églises, les bazars remplis de tous les produits exotiques, de curiosités du pays, bronzes, laques, ivoires, bijoux orientaux, qu'il faut marchander avec la volonté bien arrêtée de les payer la moitié au plus des prix demandés. C'est, du moins, ce que me dit M. Hinnekindt. Aussi bien, dans l'Extrême-Orient, les Chinois, me dit-il, sont les juifs de l'Europe. Travailleurs infatigables, usuriers de profession, ils vivent misérablement d'un peu de riz, de quelques rares légumes, de poissons salés; et, quelle que soit leur situation de fortune, parfois très enviable, ils n'ont qu'un but, celui d'accumuler assez d'or pour pouvoir ensuite se retirer au pays qu'ils aiment véritablement, mais dont ils détestent le gouvernement. Ainsi s'explique leur apparente indifférence des conquêtes européennes. Pour eux, la Patrie, c'est le sol sous lequel ils pourront dormir leur dernier sommeil. Et l'essentiel est de gagner assez d'argent pour y acquérir une tombe. C'est le grand argument. Aussi la question religieuse ne leur est pas un obstacle infranchissable. Au contact des Européens, ils deviendront peut-être chrétiens, mais sans convictions, et souvent avec l'intention bien arrêtée de revenir à la religion des ancêtres, dès qu'ils auront pu réintégrer le pays d'origine.

Les Malais, ennemis des Chinois, plus difficiles, paraît-il, à convertir au christianisme, sont aussi plus fermes de convictions. Les Anglais, mettant à profit le principe de diviser pour régner, choisissent parmi eux les principaux agents de leur police, notamment leurs cipayes ou soldats indigènes commandés par des officiers européens, à l'exemple des compagnies autrefois organisées dans les Indes orientales, par le gouvernement français. Les Chinois, bien qu'étant d'apparence au moins aussi soumis, sont au contraire peu disposés à servir sous les armes; et, quand exceptionnellement ils s'y décident, ils ne sont généralement, paraît-il, que fort médiocres soldats. Les Européens, je l'ai dit déjà, habitent presque tous, à quelque distance de l'agglomération indigène, de belles villas, ordinairement isolées les unes des autres, et entourées de vastes jardins. Les appartements, un

simple rez-de-chaussée sur voûtes, sont entourées de vérandas couvertes qui protègent l'intérieur contre la chaleur, le vent ou la pluie. Les chambres vastes, fort élevées de plafond, sont séparées par de simples nattes mobiles, parfois d'un grand luxe. Ces nattes tiennent lieu de portes; aussi l'air circule facilement, et la température, à peu près invariable de nuit et de jour, y est facilement supportée. Chaque jour, du reste, généralement vers dix heures du matin, une pluie abondante, d'une à deux heures de durée, vient rafraîchir l'atmosphère ambiante. C'est à la régularité quotidienne de cette pluie, qui parfois devient diluvienne, qu'est due la luxuriante végétation, aussi variée que productive, qui fait de chaque habitation un véritable nid de verdure. Mais, nos arbres fruitiers d'Europe, la vigne notamment, n'y réussissent pas, et non plus les légumes fins. Les très rares salades que j'ai pu voir sont cultivées dans des caisses mobiles, à l'abri des vérandas. On pourrait peut-être, de même, obtenir quelques fruits, et notamment le raisin de treille.

Quoi qu'il en soit, la longue promenade que j'ai faite ce soir, au jardin botanique, en compagnie de Mme Hinnekindt, de ses enfants et de sa nièce, une belle jeune fille de dix-huit ans, me demeure un fort agréable et très instructif souvenir. J'aurais pu m'y croire au bois de Boulogne par une belle soirée d'été ; les oiseaux, parmi lesquels le cosmopolite moineau, complétaient l'illusion.

8 février. — Ce matin encore, avant le départ, j'ai pu, en compagnie de mes aimables hôtes, parcourir la ville commerciale, visiter surtout les belles habitations chinoises, toutes construites, du reste, sur le même modèle. Un vestibule d'entrée, orné de fantastiques lanternes de papier, puis une vaste cour avec pièce d'eau entourée de fleurs, d'arbustes bizarres, d'une nombreuse variété de crotons panachés et de la fleur sacrée du lotus, peut-être le Rhammus lotus digne des dieux dont parle Y Odyssée; puis au fond, les appartements fermés seulement par de fines sparteries, ornés souvent de meubles d'un grand prix, et très habituellement de longues

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