‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 24 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le bombardement des forts par l'amiral Courbet, le 21 août 1883, nous croisons, par tribord, deux vapeurs occupés, parait-il, à la pose du câble sous-marin qui doit relier Saigon à Haï-Pbong. Puisse-t-il bientôt annoncer la victoire! Ce soir, la brise. tombe, la mer devient très calme; la lune brille d'un pur éclat, mais dans un ciel à peine semé de quelques rares étoiles.

Nous approchons du but; il est temps, vraiment, car voici qu'un douloureux événement nous avertit d'un redoutable début d'infection à bord. Un artilleur vient de succomber en pleine évolution de fièvre typhoïde. Il était à l'infirmerie depuis cinq jours seulement. Et l'insuffisance de notre installation hospitalière est un avertissement d'autant plus grave qu'un second malade, du même escadron, est également sérieusement atteint, que de plus plusieurs sont atteints d'embarras gastriques fébriles fort suspects. Les précautions hygiéniques, douches et autres* ont pu retarder l'évolution du germe probablement apporté de France; mais, en raison de l'abaissement de la température, elles sont actuellement difficiles, et la contamination individuelle est menaçante. Il y a aussi quelques cas de rougeole, jusqu'à ce jour heureusement sans gravité»

Mardi 12 février. — Nous voici à l'entrée du golfe du Tonkin, à hauteur du cap Khioung-Tchéou, en face et à l'est de l'île d'Hâïnam. La température s'abaisse sensiblement, il pleut presque constamment; l'eau de la mer, cependant, accuse encore 24 degrés. La côte se perd dans la brume.

13 février. — Ce matin, à onze heures, l'officier de quart signale le phare de la presqu'île de Do-Son. Vers midi, nous sommes à l'embouchure du Cua-Lac-Tray, à l'entrée de la baie d'Âlong, et le pilote demandé ne tarde pas à nous arriver.

Le pilote, M. Crochet, un ancien du Tonkin, un compagnon de Dupuy pendant sa périlleuse exploration du fleuve Rouge jusqu'à sa source dans le Yunam, nous apprend que VEuropéen nous a seul précédés. Le My-Tho n'est point signalé

encore; il a dû, paraît-il, s'arrêter à Saigon, où les généraux Millot, Brière de l'Isle et de Négrier l'ont quitté pour toucher Haï-Phong seulement hier, et de là se rendre immédiatement à Hanoï, où ils sont actuellement. Et le rude marsouin nous raconte, enthousiaste, la prise de Sontay. « Les Pavillons noirs, commandés par le redoutable Lu-Vinh-Phuoc, y avaient accumulé, dit-il, tous les moyens de défense, et s'y croyaient absolument à l'abri. La superbe tactique de l'amiral et l'héroïsme des troupes les ont désabusés. L'attaque a tout emporté, et les richesses accumulées dans la ville ont payé les courageux efforts de nos soldats. Plusieurs, malheureusement, sont glorieusement tombés, mais les Pavillons ont été si rudement poussés, qu'ils sont complètement découragés et dorénavant incapables d'une longue résistance; seuls les Chinois tiennent solidement BaoNinh. A vous de les en chasser. » On l'écoute attentif, et chacun, dans son esprit, se prépare à la prochaine action.

Grâce à la régularité de sa marche, le Saint-Germain arrive premier au rendez-vous, devançant de quatre à cinq jours, dit notre pilote, X Annamite et le Poitou qui, cependant, ont quitté Toulon plusieurs heures avant nous. Voici que nous franchissons les bouches du fleuve Rouge, le lac Tray, leCuacam, le Gua-Nam-Trieu, pourlongerla pointe de l'île Cac-Bâ et bientôt pénétrer dans la baie d'Along. A tribord, les hautemontagnes (Nui-Cac-Bà), perdues dans les nuages, nous paraissent couvertes de neige. Et l'illusion est permise, car le thermomètre accuse seulement 12 degrés, l'eau de la mer se maintenant cependant à 19 degrés.

Le pilote, dorénavant notre conducteur, nous engage dans un véritable labyrinthe formé de rochers à pic, dont plusieurs rongés à leur base, ou parfois même traversés de part en part, sous les incessants efforts de la mer. 11 faut, en vérité, une parfaite connaissance de ce dédale pour s'y diriger sûrement. Parfois, l'étroit chenal dépasse de quelques mètres seulement la largeur du bateau. Il semblé qu'on va se briser sur l'un de ces fantastiques rochers, derrière lesquels s'abritaient, il y a quelques jours à peine, les plus redoutables pirates. Et

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