‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 25 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

cependant, la sonde, au pied même, accuse une moyenne de 40 mètres d'eau. Quelle révolution géologique a pu produire un tel bouleversement? « Dans aucun voyage, nous dit le commandant Traub, je n'ai rien vu qui soit plus fantastique; le détroit de Magellan, si réputé pour son étrangeté, peut seul être comparé. »

Et brusquement surgit l'escadre. Le Bayard, vaisseau amiral; YAtalante, le Château-Renaud, YHamelin, le Kersaint, le Lynx, l'Aspic, la Vipère, trois canonnières à fond plat qui fouillent incessamment tous les recoins de la baie, deux torpilleurs, puis le Parceval, le Drac, YAveyron se couvrent du pavillon national. C'est féerique. La France est là, majestueuse d'énergie virile.

Le Bayard salue notre arrivée d'une joyeuse fanfare ; la haute silhouette de l'amiral se profile sur la dunette. Chacun sent battre son cœur, le Saint-Germain jette l'ancre à quelques encablures, mais, sur le rapport du docteur Barril, s'interdit temporairement toute communication avec les autres bateaux de l'escadre. Des sampans tonkinois ne tardent pas, cependant, à nous entourer, nous apportant des œufs, de la volaille, des bananes, de la salade et quelques légumes verts, fort appréciés de nos soldats qui en sont depuis longtemps privés.

14 février. — Dès hier soir, du reste, après examen des deux malades en évolution de fièvre typhoïde que nous avons encore à bord, la libre pratique nous a été rendue. Et ce matin même, deux compagnies du III e sont enlevées par le transport Y Aspic à destination d'Haï-Phong, où le restp du bataillon les rejoindra demain. L'amiral, nous dit-on, a décidément remis son commandement au général Millot, qui est, dorénavant, le seul chef du corps expéditionnaire. Malgré l'abstention du lieutenant-colonel Defoy, nous estimons, quelques officiers et moi, de notre devoir d'aller lui présenter nos hommages. Il veut bien, immédiatement, nous recevoir; il ne sait pas cacher sa déception et sa tristesse de l'obligation qui lui est imposée, au lendemain même de la prise de Sontay,

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d'avoir à remettre son commandement. Grand, sec, figure anguleuse des plus expressives, œil étincelant d'intelligence, d'énergie et de franchise, il s'entretient avec chacun de nous, et nous fait le grand honneur, au commandant Chappuis et à moi, de nous retenir à déjeuner.

« Assurément, nous dit-il, il m'eût été possible d'enlever rapidement Bac-Ninh. Quelques renforts m'eussent suffi; et la guerre, dans ce pays sillonné de rivières et canaux qui sont les seules communications usuelles, est assurément l'affaire d'un marin plus que d'un soldat. Le gouvernement de la République en a décidé autrement. 11 m'est pénible de constater que la seule politique bouleverse les conceptions les plus pratiques, et que seule elle a motivé le choix de mon successeur dans le commandement du corps expéditionnaire, pénible surtout de constater que les Chinois, grâce au temps dont ils ont pu disposer, sont actuellement complètement organisés. » Et dans un élan patriotique : « Oui, certes, et malgré les obstacles, vous enlèverez rapidement Bac-Ninh, et de tout mon cœur je me réjouirai de votre succès. Mais il ne suffira pas, j'en ai l'absolue conviction, pour assurer à la France la tranquille possession du Tonkin. Vous aurez longtemps à lutter; bien que nous ne soyons pas en guerre avec la Chine, les Chinois résisteront longtemps. Je souffre de n'avoir pas à vous conduire dans cette rude campagne que vous commencez sans pouvoir encore en apprécier les difficultés. »

Et les officiers de son entourage, parmi lesquels notamment le commandant de Maigret, dont mes amicales relations avec son frère, mon ancien camarade au 6 - régiment de cuirassiers, facilitent l'expansion, et le docteur Douai, médecin en chef de l'escadre, ne cachent pas davantage leur mécontentement de la mesure inqualifiable, disent-ils, prise contre leur chef, dont ils ont eu, si souvent déjà, l'occasion d'apprécier la bienveillance, la droiture, l'énergie, l'intelligence et le courage.

« Pour lui-même, me dit le docteur Douai, il ignore le danger et n'a d'autre souci que d'en garantir ceux de ses

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