‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 27 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le pays change d'aspect. Vu du milieu du fleuve, il me rappelle les plaines marécageuses de la Dombe, avec leur lointaine couronne de montagnes.

Vers huit heures du matin, nous touchons Haï-Phong, une vraie ville d'eau qu'on croirait bâtie sur pilotis. Elle est, en effet, enfermée, au confluent du Cua-Gam, dans un véritable méandre de canaux en communication les uns avec les autres, et parfois aussi larges que le fleuve lui-même. Sur la rive droite^ quelques belles constructions forment ce qu'on appelle la Concession, c'est-à-dire la portion de terre dont l'occupation par la France a été régulièrement consentie, dès 1874. Ce n'était alors qu'une lagune entre le fleuve et son principal canal de dérivation, le Song-ton-bac. Des travaux considérables dirigés par un jeune officier du génie, le lieutenant Espitallier, en ont fait un agréable réduit, véritable nid de verdure au milieu d'un marais. L'hôtel de la résidence et du commandant d'armes, l'hôpital, de vastes baraquements occupés par les troupes ou remplis d'approvisionnements, y sont étroitement groupés. La ville indigène en est séparée par le Song-ton-bac. Elle est un mélange de misérables paillottes tonkinoises, de quelques magasins chinois aux devantures solidement protégées par d'énormes bambous, de modestes pagodes, et de trois ou quatre habitations européennes, dont une seule, au confluent même du fleuve et du canal, parait véritablement confortable. Seuls quelques négociants français, notamment les frères Roques et M. Valentin, fixés depuis plusieurs années déjà, en ont fait, aujourd'hui, un centre commercial de réelle importance. Il n'est cependant actuellement question que de l'abandon prochain de cette cité mère, où l'espace manque, paraît-il, pour de nouvelles constructions, et de l'adoption d'un nouveau centre, à Quan-Yem, qui est une importante citadelle située un peu plus au nord, à l'entrée d'une autre branche du Cua-Cam.

Pour l'instant, Haï-Phong est une véritable fourmilière en pleine activité de travail. Tous les éléments du nouveau corps expéditionnaire y affluent, pour s'y organiser en vue d'une rapide action. Nous sommes, le lieutenant-colonel Defoy, le

commandant Chappuis, quelques officiers supérieurs et moi, logés à la Résidence, dont un jeune résident, M. Marquis, nous fait très courtoisement les honneurs.

Sur le fleuve et ses affluents, des sampans sont les seuls moyens de communication ; ils paraissent constituer l'habitation permanente d'un certain nombre d'indigènes. A part les Européens et les Chinois, la population paraît misérable et d'une repoussante saleté. De fait, hommes, femmes et enfants travaillent, sinon avec ardeur, du moins sans trêve, portant des pierres, de la terre, des pièces de bois destinées à de hâtives constructions. Et tous, sans soucis apparents, paraissent très satisfaits du modeste salaire, un franc par jour, en moyenne, qui leur est alloué, mais qu'ils savent à l'abri des exactions habituelles des mandarins.

Ma première visite est pour l'hôpital. C'est l'ancienne caserne de l'infanterie de marine ; un simple rez-de-chaussée de pavillons construits en briques, suffisamment séparés les uns des autres, et reposant sur des piliers disposés de distance en distance de manière à faciliter une active circulation de l'air, et à éviter ainsi l'humidité. Bien que contenant environ deux cents lits, il est actuellement très insuffisant et pauvrement approvisionné. Néanmoins, les efforts du médecin en chef, M. Rey, du service de la marine, et des sœurs de Saint-Paul de Chartres, ont pu, jusqu'à ce jour, parer aux plus pressants besoins. Depuis plusieurs mois déjà, paraît-il, des carcasses en fer pour hôpitaux du système Tollet attendent qu'on se décide à les monter. Pourquoi ce retard, on ne le dit pas. Et cependant les malades, déjà fort nombreux, manquent de places. Ce sont, notamment, des diarrhées et des convalescents de dysenterie qui paraissent avoir grand besoin d'être encore activement soignés et surveillés. Mais tous les lits sont occupés par des fièvres d'apparence typhoïde et par les blessés des dernières affaires, parmi lesquels de nombreux soldats indigènes à notre service.

Mon entretien avec le docteur Rey confirme le dire du docteur Douai. — «Le delta lui-même est sain, me dit-il, les fièvres graves sont rares dans toute la zone des rizières, ce

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