‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 26 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

soldats qu'il doit fatalement y conduire. Il veut tout voir et sait se rendre compte de tous les incidents de la lutte. A Sontay, au moment de l'assaut, il se tenait, visible pour tous, sur un mamelon à deux cents mètres du front d'attaque. Il y fut aperçu d'un habile tireur ennemi dont il devint le point de mire. Et déjà son officier d'ordonnance venait, à ses côtés, d'être gravement atteint, lorsque deux balles parties de son escorte jetèrent bas l'ennemi dont il était le principal objectif. Et lui de s'écrier : « Merci, mon brave! il en voulait a décidément à ma peau, et je n'étais pas à même de lui a répondre. » Ah! les rudes soldats que nos turcos et légionnaires! Ils valent notre héroïque infanterie de marine. Avec de telles troupes on doit vaincre partout et toujours. » Que Dieu l'entende !

Le docteur Douai veut bien, d'autre part, me donner de précieux renseignements sur le pays. Son expérience personnelle est concluante : « Le delta n'est pas malsain, dit-il; il .y a peu de fièvres, et il suffit d'y éviter les excès, notamment de femmes et de boissons alcooliques, pour espérer de s'y maintenir en bonne santé. Mais il n'en est pas du tout de même dans la région des montagnes et des forêts. La fièvre y est endémique, s'y présente sous les manifestations symptomatiques les plus diverses, et, malgré l'énergie du traitement spécifique, y est le plus souvent mortelle. Méfiez-vous de l'eau partout et toujours. Faites-la bouillir et ne buvez que du thé. Méfiez-vous de même des coups de chaleur; alors que le soleil est caché, la saturation hygrométrique du pays les rend plus redoutables encore. »

Mais voici qu'il faut se séparer. Le transport Parceval nous attend pour nous conduire à Haï-Phong. A bord du Saint-Germain on vide joyeusement la coupe de Champagne. « A vos rapides succès! nous dit l'excellent commandant Traub ; je souhaite revenir bientôt vous chercher et n'emporter que d'heureux vainqueurs. » Et nous nous serrons la main.

A bord du Parceval le commandant s'impatiente. En vrai loup de mer, il s'étonne, nous dit-il, dans sa franche brusquerie, que quelques officiers au moins n'aient point accom-

pagné leurs hommes pour les installer à bord, où ils devront passer la nuit. Et cette boutade, parfaitement méritée, étant arrivée à son adresse, le brave commandant, satisfait d'avoir rappelé le devoir, se fait un plaisir de nous offrir à sa table la plus cordiale hospitalité. 11 veut même nous abandonner sa cabine, où, dit-il, nous pourrons, le colonel et moi, seuls officiers supérieurs, éviter les inconvénientsd'une longue nuit passée sur le pont. Le lieutenant-colonel Dejey boude et croit devoir refuser; a il entend, dit-il, demeurer au milieu de ses hommes. » Je suis moins rigoriste, et j'ai, par mon acceptation, la bonne chance d'éviter un inutile froissement. De suite nous devenons, le commandant et moi, les meilleurs camarades.

o Voyez, me dit-il, ce gros village perdu au milieu des rochers. C'est Cac-Bà, il y a quelques mois à peine un repaire de brigands. C'est là que les pirates conduisaient les femmes et le butin enlevés dans leurs nocturnes expéditions contre les villages isolés du delta, là qu'ils se livraient à toutes les débauches. Il a fallu une incessante croisière de nos canonnières pour y mettre un terme. Après nombre de jonques, sampans et pirogues capturés, brûlés, ou coulés, les pirates n'osent plus s'en approcher. Les femmes qui y demeurent encore attendent, sans inquiétude, qu'il nous soit possible de les rapatrier en toute sécurité. » Et les fantastiques rochers paraissent se soulever autour de nous, comme pour nous raconter quelque terrible drame. Quelque don Juan, ou mieux quelque Fra Diavolo s'y abrite peut-être encore. Les loustics du bataillon en ont, ainsi que nous, la vague intuition. L'un d'eux, leur interprète sans doute, chante superbement la sinistre évocation. Et, comme pour lui permettre de se faire entendre, voici que le Parceval demeure immobile à l'entrée même du fleuve. De fait, la nuit est très noire, et malgré le feu fixe qui marque le passage, la barre, paraît-il, est d'accès trop difficile, trop découverte, pour être actuellement franchie sans danger. Il faut attendre le jour, la marée haute et le pilote.

Dès l'aube le pilote est à bord, et sous son habile direction le Parceval pénètre hardiment dans le Cua-Cam. Tout de suite

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