CHAPITRE DEUXIÈME
importance était entre les mains des Chinois. Les indigènes n'avaient guère d'autres ressources que la culture, du reste très fructueuse, grâce à la fertilité du sol, du riz, du maïs, d'une espèce particulière de patates, et de quelques mûriers nains. La race porcine pullule dans les environs; le porc généralement de petite venue y demeure en liberté, chargé, semble-t-il, comme du reste les chiens, de débarrasser le pays de ses ordures. La volaille abonde également, et les mares ou lagunes sont peuplées de canards, sarcelles et autres oiseaux aquatiques qui font notre régal, mais que les indigènes paraissent dédaigner, leur préférant la saumure de poisson, ou muoe man, dont l'odeur nauséabonde est pour nous repoussante.
Quoi qu'il en soit des ressources apparentes du pays, la citadelle, de l'avis des techniques, doit être au moins en partie rasée. Elle est, dit-on, sans importance, nécessiterait une garnison considérable, et peut être très suffisamment suppléée par le seul fort Dap-Cau qui, à proximité, a de plus l'avantage d'une protection efficace de la route fluviale, c'est-à-dire du seul moyen actuellement pratique de communications rapides.
31 mars. — Nous mangeons aujourd'hui le premier pain cuit dans les fours nouveaux de la citadelle. Depuis plus de quinze jours nous étions condamnés au biscuit, très acceptable, du reste, quand on a la précaution de l'attendrir d'abord dans l'eau et de le faire légèrement rôtir ensuite. L'évêque, monseigneur Golomer, qui nous a fait, à quelques camarades et à moi, la gracieuseté de nous inviter à déjeuner, et à qui nous portons triomphalement un beau pain doré, nous en remercie avec effusion. « Je n'ai pas vu de pain depuis près de vingt ans, nous dit-il. Les Tonkinois l'ignorent, et les missionnaires doivent savoir se contenter de leur habituel régime alimentaire. Le riz nous suffit. » Et il ajoute : « Vous avez enlevé Bac-Ninh et vous êtes les maîtres dans le delta. Ne croyez pas, cependant, en avoir fini avec l'ennemi, et tenez-vous sur vos gardes. Les pirates sont bien nombreux encore, ils meurent de faim et les Chinois les exploitent pour les pou-
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voir utiliser contre vous. Ils sont, de longue date du reste, habitués à vivre sur le pays, et nos missionnaires eux-mêmes ont dû souvent leur payer de fortes rançons. Sans doute, vous pourrez les soumettre, et même les utiliser, mais ne comptez pas sur leur fidélité. Ils ont l'habitude de la vie vagabonde, ils vivent en pillant, sont dédaigneux des dangers, et ne se soumettent que dans l'apparence. C'est parmi eux que l'armée chinoise, en cas de besoin, se recrute en partie, mais dès que leur assistance est jugée inutile, ils sont renvoyés sans le moindre scrupule, dès lors dénués de ressources et ne subvenant à leurs besoins que par le pillage. Les Pavillons noirs du redoutable Lu Vin Phuoc n'ont pas d'autre origine. Et vous aurez à lutter longtemps encore pour les mettre à la raison. Tenez- vous sur vos gardes, et ne croyez pas que la guerre soit finie. La fourberie des Chinois est proverbiale. » £t l'intéressante conversation se prolongerait longtemps sur le même thème si n'était, pour nous, l'obligation de rentrer bien vite à Bac-Ninh, dont nous ne devons pas demeurer longtemps éloignés.
1 er avril. — Deux médecins de première classe de la marine, MM. Lidin et Philipp, assistés d'un pharmacien, M. Brousmich et d'un commissaire administratif, M. Boucart, se présentent aujourd'hui à Bac-Ninh, et demandent par ordre, disent-ils, la remise immédiate du service de l'hôpital. Mais ils ne disposent d'aucun matériel ; ils n'ont pas même un infirmier. Il apparaît, en conséquence, qu'ils ne peuvent pas, dans les conditions actuelles, assurer à nos soldats malades les soins indispensables auxquels ils ont droit. J'en fais la remarque, et je propose de mettre à leur disposition le personnel et le matériel de l'ambulance, de leur confier, de concert avec mes collègues, l'exécution technique du service, mais, au moins temporairement, d'en conserver la direction. C'est, du reste, l'application des instructions données les 23 et 26 mars par l'état-major, en prévision d'une mobilisation extérieure de l'ambulance. Tel n'est pas l'avis de mes collègues de la marine.