‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 65 sur 216 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

dant les indigènes ont, dit-on, l'habitude de jeter au fleuve les corps des individus qui ne possèdent pas de terre. C'est sans doute encore une pieuse coutume à faire respecter. Et cependant que de maladies pourraient être évitées, en supposant, par l'inhumation obligatoire, à cette incessante contamination de l'eau !

28 mars. — Le général Maolen et son très sympathique chef d'état-major, le capitaine d'artillerie Fortoul, paraissent de plus en plus relégués, privés de tous renseignements et condamnés à l'inaction. Chez tous, le mécontentement est manifeste, les protestations se donnent libre carrière. Pour comble, l'antagonisme entre ceux de la marine et ceux de la guerre s'accentue péniblement. L'incontestable ascendant de notre brigadier, l'intérêt qu'il porte à tous, comme à tout ce qui peut améliorer le bien-être des troupes, maintiennent la discipline et sont un réconfort bien nécessaire. La rumeur prétend, du reste, que notre général en chef croit sa mission terminée depuis la prise de Bac-iSinh, et qu'il songe dès maintenant à se décharger de tous les services pour les remettre à la marine. Mais la marine, désorganisée par la retraite de l'amiral Courbet, parait actuellement, sinon impuissante, du moins fort irritée des agissements passés et, peut-être, trop soucieuse de sa dignité pour se soumettre facilement à la guerre. Elle demeure inerte. C'est ainsi que notre sous-intendant, M. Jeaux, envoyé d'Hanoï pour assurer le service des vivres et la fabrication régulière du pain (depuis la prise de Bac-Ninh il n'a encore été distribué que du biscuit), reçoit l'ordre de rejoindre immédiatement, et le commissariat de la marine, qui devrait assurer son service, ne paraît aucunement s'en préoccuper.

De même au service de santé. L'clat-major général déclare ne connaître d'autre chef du service de santé que le médecin principal Driout. Et le médecin chef de la marine (docteur Rey), qui est d'un grade plus élevé, proteste, refusant énergiquemeut une situation secondaire. Qu'en adviendra-t-il? Rien de bon assurément.

30 mars. — On parait décidément admettre que la citadelle de Bac-Ninh, dont les Chinois avaient fait un centre défensif à 35 kilomètres d'Hanoï et à 4 kilomètres du Song-Cau, au débouché des routes de Lang-Son et de Thaï-Nguyen, et qu'ils occupaient seuls, à l'exclusion des Tonkinois, n'a pas l'importance stratégique qu'ils lui avaient attribuée. Elle était, cependant, la résidence officielle du gouverneur (tong doc) de la province, et d'un général qui, tous deux, habitaient la pagode royale. De forme hexagonale, entourée de murs en briques, de hauts parapets et de profonds fossés, elle est, de fait, située dans un bas fond dominé par le fort Dap-Gau, entourée de rizière* et bien évidemment dans une fâcheuse situation hygiénique, au moins à certaines époques de l'année, alors que le retrait des inondations la laisse entourée de détritus. De plus, et suivant l'analyse du pharmacien aide-major Manget, l'eau d'alimentation y est de fort médiocre qualité, contenant une forte proportion de matières organiques à l'état d'azotites. Aussi bien, la population indigène de la ville commerciale paraît misérable autant que chétive. Le système lymphatique domine. Une fille de dixsept à vingt ans y esta peine pubère. La scrofule, cependant) y parait rare, au moins dans ses manifestations extérieures. Et peut-être faut-il attribuer cette déchéance organique autant aux charges écrasantes qui pesaient sur la population et à l'insuffisance de nourriture saine, qu'à la situation et à l'action climatériques. Cependant le commerce y était autrefois prospère, et la ville avait, dit-on, le monopole de la fabrication des jarres et aussi des cercueils en terre destinés à recevoir et à conserver les ossements des parents décédé^. Les débris de ces poteries, préalablement remplis de terre, constituent du reste les soubassements et les murs de soutènement de la plupart des maisons importantes. On assure également que le pays avoisinant est riche en minerais de fer, et peut-être de plomb argentifère. Mais, de même que les environs immédiats de la citadelle, il est réputé fort malsain; la dysenterie y fait, chaque année, de terribles ravages. Avant notre occupation, tout le commerce de quelque

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