CHAPITRE DEUXIÈME
« M. Rey m'aura fait connaître qu'il est en mesure de le « prendre, ce dont vous serez informé. Rapportez donc a Tordre que vous avez envoyé à M. Challan de prêter son « concours aux médecins de la marine, et ne perdez pas de « vue que je ne veux aucun mélange dans les deux ser- • vices. Signé : Lieutenant-colonel Guerrier. »
« Ainsi donc, ajoute M. Driout, il ne faut plus songer à laisser le service à la marine, en lui prêtant les infirmiers et le matériel nécessaires. Quand les aura-t-elle? Il est difficile de le prévoir. Votre dépêche d'hier, dans laquelle vous me rendiez compte de l'exécution des mesures transitoires prises pour permettre aux médecins de la marine d'assurer le service avec l'assistance de nos infirmiers, a été communiquée à l'état-major, qui a jugé bon de vous répondre directement, et a négligé de me faire connaître sa réponse. Je sais, cependant, officieusement que vous avez reçu l'ordre de laisser à l'hôpital MM. Baudot, Manget et Darbon avec huit infirmiers seulement. Évidemment cela est insuffisant; vous inviterez, en conséquence, M. Baudot, à requérir pour le service les médecins régimentaires de la garnison de Bac-Ninh, et à réclamer à l'autorité supérieure les coolies indigènes indispensables. »
Au résumé, alors qu'il eût été si facile de réaliser l'entente nécessaire, notre chef d'état-major s'est efforcé de l'empêcher. Ordres et contre-ordres se sont succédé, qui, s'ils eussent été ponctuellement exécutés, eussent été sûrement préjudiciables à nos malades. Sans autrement s'en préoccuper, il fallait agir pour le mieux. C'est ce que j'ai fait. Cela m'exposait à quelque blâme, et de fait je ne l'ai pas évité. Mais, ainsi que me le dit le général de Négrier, déplorant comme nous tous cet incompréhensible dualisme créé par l'état-major général : « Il n'y a pas lieu de s'en émouvoir, pas plus que je ne m'émeus moi-même des blâmes que m'adresse journellement le lieutenant-colonel Guerrier, sous le couvert du général en chef. Gela ne tire pas à conséquence. »
3 avril. — Ainsi qu'il était à prévoir, le médecin-major Bau-
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dot, chargé, par ordre, d'assurer seul le service de l'hôpital, à l'exclusion des médecins de la marine, s'en déclare impuissant. Dans l'intérêt des malades, l'entente se fera avec la marine, il n'y a pas à en douter. Mais combien elle eût été plus facile sans l'antagonisme entretenu, semble-t-il, par le mauvais vouloir de l'état-major.
Voici du reste qu'arrive l'ordre de départ. Le général de Négrier et la petite portion de la brigade dont il dispose encore doivent immédiatement se rendre à Hanoï, et de là, sans doute, marcher sur Hong-Hoa, qui est, paraît-il, le dernier poste occupé par l'ennemi dans le delta.
4 avril. — En route dès sept heures du matin. Suivant son habitude, le général a fait connaître, à chaque détachement, l'heure obligatoire de son passage au point initial. Il évite ainsi toute confusion ou retard. Et la colonne avance sans le moindre à-coup. La route, si mal entretenue qu'elle soit, est du reste facile. Le pays parcouru est admirablement cultivé, les rizières, au moins à proximité des nombreux villages perdus dans la plaine, paraissent moins étendues et remplacées par des cultures de maïs, de patates, de haricots, de mûriers et de coton. Tous les villages sont entourés d'un épais remblai, destiné à les protéger contre les inondations et probablement aussi contre les pirates.
Vers midi, la colonne franchit le canal des Rapides sur des sampans réunis à cet effet. Et l'ambulance vient cantonner dans une fort riche pagode du village de Gia-Lam, à proximité d'un solide blockh'aus qui couvre la route. C'est une massive construction, formée de deux tours reliées entre elles par une vaste plate-forme armée de canons. Elle paraît destinée à protéger les approches du fleuve Rouge et la ville de Hanoï, qu'on aperçoit en face, à trois kilomètres environ.
J'ai hâte de connaître la capitale, et surtout de m'entretenir avec mon chef. Vite un sampan, le fleuve en est sillonné. Pour une poignée de sapèques, qui représente à peine une valeur de cinquante centimes, des indigènes au torse nu manœuvrent vigoureusement la pagaie, et nous accostent en