CHAPITRE DEUXIÈME
quelques minutes sur la rive droite, où nous attendent de nombreux camarades, dont on est tout heureux de pouvoir serrer la main.
Tout de suite : « Vous êtes fixé, je pense, me dit M. Driout, sur les causes des difficultés d'organisation de notre service. L'état-major n'admet pas d'entente avec la marine et veut obliger M. Rey à déclarer qu'il peut dès maintenant se passer de l'assistance du service de santé de l'armée, dorénavant chargé seulement, en conformité des instructions ministérielles, des ambulances volantes. C'est encore impossible, puisque la marine n'a ni le personnel assistant ni le matériel indispensable. Mais le colonel Guerrier veut l'ignorer. A tort ou à raison, chacun se plaint de sa manière d'être. On le dit responsable de l'état de malaise que nous subissons, et qui ne saurait durer sans graves inconvénients. Le général en chef, sans doute, ne tardera pas à s'en apercevoir.
En causant amicalement ainsi du présent, du passé et de l'avenir, nous parcourons ensemble l'étroit espace, perdu dans un fouillis d'arbres, que la France occupe, à la porte d'Hanoï, depuis le traité de 1874. C'est la concession, entourée d'une solide palissade de pieux aigus qui la met à l'abri d'un coup de main. C'est là, autour d'une vaste construction à vérandas qui est la résidence actuelle du général en chef, que sont groupés l'hôpital et tous les services administratifs; là aussi qu'un modeste cimetière est devenu très insuffisant déjà pour les tombes des compatriotes qui y dorment leur dernier sommeil. « Et encore, ajoute M. Driout, chaque jour nous rétrécit. Malgré les tentatives d'endiguement du fleuve, les afifouillements font de rapides progrès, et le remous est tel que nos canonnières sont souvent impuissantes à s'y maintenir sur leurs ancres. Vous n'aurez pas, du reste, à y séjourner; dès qu'elle aura franchi le fleuve, la deuxième brigade ira cantonner à la citadelle, au nord de la ville, pour y préparer la marche sur Hong-Hoa. »
Mais voici la nuit, et je n'ai que le temps de regagner bien vite mon cantonnement temporaire de la rive gauche.
130 AU ÏONKIN
5 avril. — Le passage du fleuve Rouge, en face d'Hanoï, s'effectue sous une pluie fine qui nous pénètre jusqu'aux moelles, avec une désespérante lenteur. Le fleuve est énorme, le courant très rapide, il n'y a pas d'apontements, et les jonques chargées ont la plus grande difficulté, non seulement pour aborder, mais encore pour s'immobiliser pendant le débarquement. Deux remorqueurs seulement sont mis à la disposition du général alors que plusieurs autres demeurent inutilisés sur la rive droite. Tel est l'ordre de l'état-major. Aussi le passage, commencé dès huit heures du matin, n'est pas terminé avant midi.
L'ambulance est envoyée à la citadelle, mais y est à peine installée que je reçois Tordre de la ramener immédiatement à la concession, afin d'y prendre livraison d'un nouveau matériel en remplacement de celui que j'ai dû laisser à l'hôpital de Bac-Ninh. Il eût été facile d'éviter cette corvée fatigante, en nous retenant seulement une heure à la concession après le débarquement. Elle me procure, comme compensation, le grand plaisir de rencontrer, courant à ma recherche, pour me demander de détacher un médecin au service du bataillon de soldats tonkinois qu'il commande, un de mes meilleurs camarades de collège à Besançon, le commandant Tonnot de Quingey. A vingt-cinq ans de distance, se rencontrer à quatre mille lieues de la patrie, et s'en aller ensemble, dans l'accomplissement du devoir, au-devant du danger! Gomme alors reviennent à la mémoire les souvenirs de l'enfance! Puis on se promet de ne plus se perdre de vue. Et la minute nous sépare, nous laissant dans l'incertitude de l'heure qui suit.
6 avril. — En route dès cinq heures et demie du matin. Le général de Négrier se tient à la porte sud-ouest et engage la colonne sur le sentier de Sontay. Et cheminant à la queue leu leu, nous voici bientôt, à 3 kilomètres à peine, à hauteur du fourré de bambous où le commandant Garnier, surpris parles Pavillons noirs, le dimanche 21 décembre 1873, eut la tête tranchée et le cœur arraché. Voici, à côté, la pagode