‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 72 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

fique proclamation du général Millot s'y trouve abritée sous un parasol jaune, signe de la toute-puissance. Enfin la colonne touche à Trach-Moï, où doit cantonner l'ambulance. C'est un gros village, abrité par une épaisse digue haute de deux mètres au moins, et précédé d'une belle porte en maçonnerie, autour de laquelle s'entrelacent de superbes banians qui lui font un dôme de verdure. Le village lui-même disparaît sous un entrelacement de bambous, de cactus et de lianes; et pour arriver jusqu'au logis qui nous est assigné chez un notable de l'endroit, un confrère, me dit-on, il faut circuler dans un véritable labyrinthe de ruelles étroites et tortueuses, terminées par des culs-de-sac. Enfin, nous y voici; il en est temps en vérité, car l'ambulance, malgré la pénurie de ses ressources, a dû ramasser bon nombre de traînards, qui trouveront heureusement, dans notre provisoire installation, le réconfortant repos indispensable.

Un confrère! Je vais naturellement à lui; il est fier de nous montrer qu'il a su aménager sa maison à l'abri des intempéries. De fait, bien que simplement recouverte d'un toit de chaume supporté par d'énormes bambous, elle est exhaussée sur un tertre séparé du sol de manière à faciliter la libre circulation de l'air, et entourée d'une vaste cour faite d'argile et de gravier fortement tassés. Rien qu'un rez-de-chaussée, séparé en trois vastes salles par des nattes fines de bambou, dont le sol est également couvert. Dans la salle centrale, sous la grimaçante image d'un génie protecteur, voici l'autel des ancêtres, entouré de vases de fleurs et de baguettes d'encens dans des brûle-parfums. Au pied, le lit du propriétaire, un simple cadre tendu de nattes, puis quelques bancs de bois dur, une belle table incrustée et un large coffre fermé d'un énorme cadenas. C'est là tout le mobilier apparent. Intentionnellement, sans doute, les salles latérales sont absolument nues, et tout de suite garnies de nombreux brancards pour nos malades, pendant que nous occupons, nous-mêmes, la chambre du milieu, où notre hôte ne tarde pas à nous apporter, avec l'apparence du plus grand respect, de superbes anguilles qu'il vient, nous dit mon interprète, de pêcher à

notre intention, et dont mes camarades et moi nous allons faire une excellente matelote, chacun donnant son avis en mettant son doigt dans la sauce.

J'ai dit un confrère : c'est en effet un médecin qui est aujourd'hui notre hôte obligatoire. Mais quel médecin! Sans autres connaissances que celles secrètement transmises par un ancien, n'ayant à sa disposition que deux livres qui constituent toutes les ressources de la science, l'un le Y-Hoc ou traité de diagnostic, l'autre le Ban~Thao y recueil de recettes thérapeutiques. La maladie, dit le premier, est la conséquence d'un manque d'équilibre entre le froid et le chaud. La thérapeutique, dit le second, a pour but de les remettre d'accord. Et Les recettes n'ont rien à envier à celles si répandues encore chez les commères de nos villages. La médecine indigène tient le plus grand compte, au point de vue du diagnostic, de l'état du pouls et du goût ou de la couleur des urines. L'examen du pouls doit se faire avec l'index alors qu'il s'agit d'une maladie de la tête, avec l'annulaire quand il faut diagnostiquer un mal de ventre, avec le médius s'il s'agit de maladie du cœur. En principe, toutes les maladies sont dans le sang et se diagnostiquent dans l'état du pouls. Il n'est question ni d'anatomie ni de physiologie. Et toute la science consiste dans la préparation des simples. La saignée, encore très en vogue, malgré la débilitation apparente des indigènes, se pratique à l'aide d'une arête de poisson brusquement enfoncée dans une veine saillante. J'ai eu de même l'occasion de constater l'emploi habituel comme hémostatique, et non sans succès, d'une forte solution de colle de poisson dans l'eau chaude. C'est une pratique habituelle dans les épistaxis et les métrorrhagies. Aucune notion de chirurgie, même la plus élémentaire. Aussi, bien évidemment, ici comme en Algérie, le médecin français est appelé à faire beaucoup de bien, sûrement aussi à jouir d'une grande influence.

8 avril. — De Trach-Moï à Sontay, il y a de 8 à 10 kilomètres. Le pays paraît riche, parfaitement cultivé, planté de superbes arbres, parmi lesquels le jaquier, encore couvert

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