‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 73 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

de fruits qui ressemblent à des melons, et l'hibiscus aux éclatantes couleurs. La route est à chaque instant bordée d'étangs couverts d'oiseaux aquatiques, notamment, de belles aigrettes blanches. Elle traverse en outre quelques aroyos, sur des ponts suspendus du plus pittoresque effet.

Et voici la colonne sous les murs de Sontay.

Malgré la chaleur, elle y doit longtemps attendre la répartition des cantonnements, que l'étal-major n'a pas encore eu le temps de préparer, dit la rumeur.

Cette longue attente a du moins l'avantage de permettre un rapide examen de l'enceinte. Voici devant nous la porte sud, à plate-forme surmontée d'un vaste mirador. Puis un énorme parapet maçonné, protégé par un large fossé remplid'eau,d'où émerge encore tout un enchevêtrement de bambous taillés en pointe, et reliés entre eux par des lianes en chaînes profondes qui s'opposent à l'arrachement. Des chausses-trapes complètent la défense d'approche. Enfin, les parapets sont coupés de distance en distance par des meurtrières, tant pour les fusils de rempart que pour les canons, dont plusieurs sont encore en place.

Nous entrons. C'est d'abord une longue rue bordée de paillottes en partie incendiées et remplies encore des ruines qu'y ont accumulées les derniers combats.

Seulement quelques maisons en briques. Et nous voici devant une seconde enceinte d'apparence plus solide encore que la première. C'est la citadelle, et nous sommes devant la porte sud, dite porte des Éléphants.

La citadelle, de forme carrée, de 500 mètres environ de côté, occupe, en effet, le centre de la ville, dont elle n'est séparée que par un large fossé d'eau, un chemin de ronde et un mur de briques arebouté d'un parapet, avec larges platesformes pour l'artillerie.

Le pont d'accès que nous avons à franchir n'aboutit pas directement à la porte, mais bien à une demi-tour qu'il faut contourner, sous la menace d'un feu plongeant, avant de découvrir l'entrée, dans l'enfoncement de l'un des côtés.

Nous y sommes. Et voici, devant nous, une haute tour

carrée percée de distance en distance d'étroites ouvertures en forme de feuilles de trèfle, de très original aspect. La tour est posée sur une large terrasse à laquelle on accède par un escalier, bordé des chimères habituelles. Au sommet, haut d'une vingtaine de mètres, flotte dorénavant notre drapeau national. Et sous son abri nos télégraphistes ont installé les appareils optiques qui nous mettent en correspondance avec Hanoï, puis Haï-Phong et la France. C'est maintenant notre mirador, celui qui, demain peut-être, transmettra à la patrie la nouvelle de la victoire.

Sur les côtés, deux vastes bassins, à balustrades de briques ajourées, assurent un large approvisionnement d'eau potable, l'un d'eux pour les défenseurs, le second pour les éléphants de guerre.

Tout près, voici la pagode royale, aux puissantes faîtières recourbées et ornées de fantastiques chimères de faïence bleue. Un monumental escalier de pierre, gardé par deux superbes lions de grandeur naturelle taillés dans le granit, y donne accès. Elle est actuellement occupée par un bataillon d'infanterie de marine. Non loin de là, d'immenses magasins à riz et quelques habitations de mandarins militaires.

La ville s'avance, vers le nord, jusqu'à 2 kilomètres environ du fleuve, protégée contre les grandes crues par une large digue qui est aussi la route principale de Hanoï. Quatre portes toutes latéralement ouvertes, dans les renfoncements cachés de demi-tours protectrices, donnent accès aux divers chemins de communication, d'une part vers le fleuve Rouge au nord et vers Hong-Hoa au nord-ouest, d'autre part vers Hanoï par Phu-Hoaï au sud et à l'est.

L'ambulance, entrée par la porte sud, ressort par la porte ouest, et vient cantonner dans une vaste pagode du petit village de Na-Tray, à 1 kilomètre environ, sur la route de Hong-Hoa.

Elle est à peine installée que le canon se fait entendre, mais seulement pour saluer la première entrée du général Millot qui vient d'arriver avec la flottille. Et quelques instants après, le directeur de notre service de santé, M. Driout, vient lui-même m'y trouver.

Page 1