‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 77 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

reprises, nous ayons pu, quelques camarades et moi, compter, par groupes séparés de huit à dix, jusqu'à cent cinquante Chinois armés occupant le pont, lequel, du reste, d'une longueur approximative de 800 mètres, paraît écarté de l'atteinte de nos projectiles. En admettant cette moyenne à partir de dix heures du matin (et sans doute, l'exode avait commencé bien avant l'attaque), on peut estimer que plus de quatre mille Chinois ont ainsi quitté la citadelle, sans même essayer de la défendre, mais aussi sans être aucunement inquiétés dans leur fuite.

Aussi bien, le général de Négrier, empêché, paraît-il, dans une poursuite qu'il voudrait immédiate par la rive gauche du fleuve, devient impatient, nerveux et finement caustique.

« Nous assistons, dit-il, l'arme au pied, à un bel exercice d'artillerie. Sera-t-il suffisant pour nous assurer le lendemain? Cela paraît bien peu probable. »

Et sous cette réflexion, pendant que le canon tonne, chacun tire de sa poche le maigre déjeuner du vendredi saint. Officiers et soldats, tous, aujourd'hui, se contentent de la maigre pitance, œufs, sardines et biscuits. Dans un regrettable oubli du jour, seul notre aumônier entame un appétissant saucisson. Un camarade lui en fait charitablement la remarque, et chacun de rire de sa piteuse déconvenue. La diversion nécessaire est, du reste, heureusement prompte, car voici que notre général, impatient de savoir, décide une exploration rapide du pays à l'aide d'un ballon captif, jusqu'à ce moment sans emploi. 11 en donne l'ordre au capitaine Aron, chef des aérostiers. Et tout de suite cet officier signale, à proximité delà citadelle, des villages qui paraissent fortement occupés. Le général invite, en conséquence, le colonel Revillon, commandant l'artillerie, à modifier quelque peu son tir.

« Impossible, répond ce dernier, car j'ai reçu l'ordre de tirer seulement sur la citadelle et sur la pagode voisine » , qu'il crible effectivement d'obus.

Bien plus, le général est, dit-on, sévèrement blâmé, pen-

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dant que le capitaine Âron est lui-même puni de quinze jours d'arrêts; punition bientôt levée, du reste, le général ayant de suite avisé de Tordre qu'il avait personnellement donné.

Il apparaît bien, donc, que le général Millot veut s'en tenir strictement au plan qu'il a mûri et définitivement arrêté ; le seul bombardement de Hong-Hoa devant sans doute permettre à la brigade Brière de l'Isle de tourner la place, et de la prendre à revers. De fait, la Trombe et Y Éclair , qui sont mouillés au confluent, reçoivent l'ordre de s'abstenir de toute action; et mon ami le commandant Tesmard subit à son tour un blâme pour s'être permis, sans ordre préalable, de tirer sur un détachement de Chinois armés, passant à portée de ses canons, sur la rive gauche du fleuve.

Il n'est pas un officier de la brigade qui ne dise son étonnement de cette bizarre stratégie qui, pendant six heures consécutives, fait canonner des positions sans défenseurs, et paraît négliger certains points manifestement occupés; la troupe, en dehors de l'artillerie, demeurant, du reste, dans la plus complète inaction.

Enfin, vers cinq heures du soir, quelques salves annoncent la fin du bombardement; et la troupe, jusqu'alors immobile, vient cantonner dans les villages de La-Thuong et de Xuan- Duong, où nous devons passer la nuit. Demain, sans doute, nous entrerons dans Hong-Hoa. Les indigènes assurent, en effet, que non seulement la ville est actuellement déserte, mais que déjà l'évacuation en avait commencé à partir du 6 avril, par suite d'un désaccord survenu entre Lu-Vin-Phuoc, chargé de la défense, et le général Cham, qui commandait les troupes du Yunnan. Les Chinois, dit-on, n'ont, en l'évacuant, laissé dans la citadelle que quelques prisonniers qu'ils ont chargés de l'incendier. De fait, ce soir l'incendie se développe avec une effrayante rapidité, et paraît transformer la malheureuse ville en un immense brasier.

Aurons-nous atteint le but? On se le demande. Sans doute, et c'est justice à lui rendre, le général Millot a voulu surtout épargner le sang de la France. Mais, de son côté, l'ennemi n'a pas subi non plus de pertes sérieuses, ni en hommes ni

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