CHAPITRE DEUXIÈME
pons le delta ; c'est là, sans doute, tout ce que nous voulions. Dans sa proclamation, le général en chef déclare sa tendance aux mesures d'apaisement et de rapide pacification. Pour l'instant, du reste, l'état de la température, chaque jour de terribles orages, de formidables tonnerres et des pluies torrentielles, et peut-être l'insuffisance des ressources budgétaires ne permettent pas d'aller plus loin.
Et les avis sont ainsi très partagés : « Le but est atteint, disent quelques-uns, la guerre est finie et le retour prochain.
— N'en croyez rien, disent les autres ; et ce sont les plus nombreux.
a Sans doute le repos s'impose, mais sûrement temporaire. 11 faut subir les nécessités climatériques, mais sans cesser de se tenir en garde, c'est-à-dire occuper militairement tous les postes où peuvent se présenter de nouvelles invasions des Pavillons noirs et des Chinois, habitués de longue date à rançonner le pays. C'est d'ailleurs le seul moyen de nous assurer la possession tranquille de ce que nous avons dorénavant conquis. Mais assurément la guerre n'est pas finie, les Chinois n'ont pas dit leur dernier mot. Ils sont essentiellement fourbes, ils paraissent soumis, mais seulement jusqu'au jour où ils se croiront capables de recommencer la lutte. Non pas, cependant, qu'ils soient entraînés par leur patriotisme. Ils n'en ont pas, mais ils aiment l'argent, ils se battent seulement pour l'argent. Ils n'hésitent pas à se mettre à la disposition du plus offrant, ni même à faire défection et à livrer leurs chefs quand ils peuvent, en échange, espérer bonnes espèces sonnantes. Généralement brave dans l'action, le soldat chinois, quand il sent la partie perdue pour lui, n'a souci que de sauver sa peau, et s'il ne voit chance de salut qu'en changeant de parti, il n'hésite pas; il est dénué de tout idéal, de toute conviction, et n'obéit qu'à son intérêt du moment. Mais pour l'amener à comprendre que sa cause est perdue, il faut se montrer résolu dans l'action, et toujours prêt à marcher de l'avant. A ce prix-là seulement on le peut tenir en tutelle, m
Et la conversation se prolonge longuement ainsi dans Fin-
limité. Tous apprécient la bienveillance du général Millot, mais tous aussi déplorent ouvertement l'outrecuidance de son chef d'état-major, a II ne veut rien entendre, dit-on, il donne des ordres dérisoires et abuse assurément de la confiance du général. »
De fait, j'ai eu moi-même occasion d'éprouver le même sentiment. Il s'agissait d'une dépêche à ma famille. Je m'adressai au chef d'état- major. Il me répondit péremptoirement par un refus. Je fus trouver le général. Et lui : « Oui, me dit-il, très volontiers » , et signant l'ordre de transmission : « Je suis heureux de vous permettre de pouvoir rassurer votre père, en lui annonçant notre victoire. » Puis il ajouta : «J'ai pu ménager mes soldats; je proclame bien haut leur virile énergie, leur superbe endurance. La France peut en être fi ère. »
Il en est habituellement ainsi, disent les camarades. Quand on peut directement l'aborder, on le trouve toujours de facile accueil. Mais son chef d'état-major veille, il s'efforce de l'isoler et lui aliène ainsi bon nombre d'officiers.
15-18 avril. — Le général en chef est parti avec tout son état-major. Quelques habitants commencent à rentrer, mais l'incendie a fait de tels ravages et la misère est telle qu'on ne sait ni les loger ni les nourrir. Il apparaît, cependant, qu'ils sont réellement soumis, ne demandant qu'à vivre tranquillement sous notre protection. Nous avons pu, quelques camarades et moi, profitant du repos, et accompagnés d'un interprète, parcourir les environs, et acquérir ainsi quelques renseignements pratiques. C'est ainsi que nous pouvons lire, encore affichés, certains ordres de Lu-Vinh-Phuoc, adressés tant à ses soldats qu'aux habitants : « H faut, dit-il aux soldats, faire bouillir l'eau pour l'usage interne, exiger une grande propreté autour du camp, et ne pas maltraiter les habitants qui cependant sont tenus de contribuer aux travaux de la défense, mais qui doivent éloigner les femmes et les enfants. » Puis, à côté de ces sages recommandations, d'autres qui démontrent la sauvage cruauté. « Pendant la