‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 83 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

guerre, dît-il, celui qui coupera la tête à un ennemi sera bien récompensé; pour une tête de Français cent taëls (soit environ huit cents piastres) et vingt taëls de plus pour chaque galon sur les manches. Pour une tête de soldat annamite quarante taëls, pour une tête de catholique dix taëls. » Heureusement pour nous, il semble que les habitants, dès qu'ils échappent à là domination chinoise, sont peu disposés à se rendre coupables de tels excès.

La citadelle, à cinq cents mètres environ du fleuve, est, ainsi que celle de Sontay, de forme quadrangulaire, entourée d'un mur en briques adossé à un épais remblai, protégé par de larges fossés. Elle ne paraît pas avoir plus de deux kilomètres de tour, est percée seulement de deux portes, Tune à Test, aboutissant à la route de Sontay, l'autre au sudouest, au chemin de Dong-Van. Les vestiges de la ville longent les remparts du sud, partout couronnés de platesformes et de meurtrières disposées pour remplacement des canons ou des fusils de rempart. De plus, la crête de la muraille est protégée contre tout assaut direct par une épaisse palissade de bambous entre -croisés, intimement reliés entre eux. Quelques rares maisons de mandarins sont encore debout, disséminées çà et là dans les environs. La digue du fleuve et toute la campagne, à cinq ou six kilomètres de distance, sont semées de terrassements protecteurs, de batteries casematées, de réduits communiquant les uns avec les autres par des chemins couverts, ou surélevés sur mamelons artificiels, protégés par un inextricable fouillis de pointes de bambous. H y a là, véritablement, une accumulation de travaux qui dénotent une savante conception des choses de la guerre, et dont on ne s'explique pas l'abandon sans défense.

Notre excursion dans la montagne, par le chemin de Dong- Van, nous permet de constater aussi que le pays, s'il n'est pas inculte, a été depuis longtemps déjà à peu près abandonné. Évidemment les soldats chinois ont fait le vide tout autour de la place. C'est à peine si quelques misérables pail* lottes subsistent encore, cachées, semble-t-il, au fond de

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quelque vallon semé de riz. Les champs de maïs, de patates, de haricots ou autres légumes ont complètement disparu. Il n'y a plus que broussailles où dominent les lianes, les joncs et toutes autres espèces marécageuses. Aussi faut-il soigneusement éviter de s'écarter des chemins tracés. J'ai eu, personnellement, une peine inouïe à me sortir d'une fondrière dans laquelle, mon petit cheval annamite et moi, nous enfonçâmes jusqu'aux épaules. Un cheval de grande taille ne s'en fût pas tiré. Après des efforts dénotant une réelle énergie de race, mon indigène, assurant méthodiquement la place du sabot, a pu se rapprocher insensiblement de la terre ferme, et y prendre appui. J'en ai été quitte moi-même pour la perte d'une partie de ma sellerie et de mes effets d'habillement. Quelques seaux d'eau m'ont rapidement débarrassé de la puante boue dont j'étais absolument couvert. Aussi bien je m'étais imprudemment écarté de mes collègues, qui, me croyant rentré avant eux, m'avaient complètement perdu de vue. J'ai pu m'en tirer sous les seuls efforts que décuple l'instinct de la conservation, grâce à l'énergie de mon petit cheval, et ne rencontrant guère que deux indigènes peu disposés, m'a-t-il semblé, à me comprendre, et moins encore à m'assister.

On comprend l'insalubrité actuelle d'une telle région, où l'exubérance de la végétation est entretenue par tous les détritus de la décomposition, où les plantes naissent, vivent et meurent sans culture, où n'existent plus ces belles rizières du delta, sans cesse assainies par le travail, et constituant un véritable drainage du sol. Aussi, les quelques indigènes qui sont demeurés au pays ont l'aspect lymphatique, misérable des races épuisées par le travail, sans réparations suffisantes, dans un pays dont une culture intensive pourrait seule atténuer les dangers d'habitat. Notre interprète assure, cependant, que le pays est riche, et que ses habitants, s'ils ne possèdent de propriétés de rapport, savent cependant gagner et cacher beaucoup d'argent. « Les Pavillons noirs et les Chinois les ont toujours exploités, dit-il, mais ils savent bien aussi les moyens de leur extorquer leur argent : tous prêtent

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