CHAPITRE DEUXIÈME
à la petite semaine, à des taux variant de 50 à 60 pour cent. Et quand ils ont pu, surtout en leur procurant des femmes et de l'opium, leur arracher quelques barres d'or ou d'argent, ils savent si bien les cacher qu'elles échappent généralement aux plus minutieuses investigations. Us savent, du reste, se contenter d'une misérable alimentation, et sont habituellement couverts de haillons qui les font apparaître plus misérables encore. Mais vienne une grande fête, alors ils ont de l'argent et le dépensent sans compter pour les plus frivoles amusements. Leur seul souci est d'échapper à la rapacité des mandarins et au pillage systématique des Chinois. » C'est là, sans doute, ce qui explique la persistance de nos soldats tonkinois à fouiller les décombres, d'où parfois ils tirent encore quelque cadavre calciné, et à scruter toutes cachettes supposées, mais, au moins en apparence, sans en tirer grand profit.
19 avril. — Nous quittons Hong-Hoa ce matin La colonne est composée des bataillons du 111' et du 23 e , de deux batteries de montagne, d'un détachement de tirailleurs annamites et de l'ambulance sous les ordres du lieutenant-colonel Defoy.
Les malades, sauf ceux de la légion, qui demeurent ici avec leur régiment et le lieutenant-colonel Duchesne, ont été dirigés sur Hanoï, convenablement installés sur des jonques aménagées à cet effet. Plusieurs présentent un état fébrile continu qui simule la fièvre typhoïde au début, mais cède généralement, après quatre ou cinq jours d'un usage méthodique du sulfate de quinine. Les diarrhées sont également fréquentes, attribuables autant peut-être à l'action du froid pendant la nuit et à une défectueuse alimentation (conserves de viande et biscuits) qu'à l'usage de l'eau, que l'analyse, au dire de notre pharmacien M. Manget, a, cependant, constatée toujours de qualité potable. Néanmoins, eu égard aux fatigues, aux privations, à l'insalubrité manifeste du pays, à l'humidité et à la température énervante autant que débilitante que nous avons subies, on peut estimer que l'état sanitaire laisse actuellement peu à désirer.
160 AU TONRIN
La colonne, prenant cette fois la route directe de Sontay, traverse la rivière Noire sur un pont de bambous, longe la crête de montagne entre la pagode de Trong et le mamelon de Trong-Ha qu'occupait notre artillerie lors du bombardement, débouche au marché de Thua-Than et vient cantonner à Dong-Cau, à la jonction de la route de montagne et d'un autre sentier qui rejoint la digue du fleuve vers Rieu- Moc.
L'ambulance est logée dans une pagode où, pour la première fois, j'ai rencontré l'ibis symbolique aux ailes éployées, à la patte fixée sur le dos d'une tortue, et tenant au bec la fleur de lotus, réservé, parait-il, aux pagodes royales. Dans la région, du reste, toutes les pagodes se ressemblent. Toujours entourées d'arbres, notamment de superbes banians qui, disent les indigènes, sont les arbres de Bouddha, et de flamboyants aux larges fleurs écarlates, toutes sont de même forme, ornées des mêmes sculptures représentant des animaux fantastiques, et remplies des mêmes attributs. A l'entrée, deux énormes statues en stuc laqué et doré représentant, dit mon interprète, le génie du bien et le génie du mal; à leur pied des chevaux et des éléphants de carton; sur les côtés, plusieurs gradins, garnis des mêmes grossières statues rappelant les diverses incarnations de Bouddha ; au fond, dans le sanctuaire, abrité par un store soulçvé seulement à l'occasion de quelques rares cérémonies, un autre Bouddha entouré de vases remplis de fleurs, de baguettes d'encens ou parfois encore des aliments, riz, porc, poissons etc., que les indigènes entendent offrir à la divinité. Tout autour, des tambours, des gongs, des cloches plates qui parfois sont réveillées dans un véritable charivari, puis encore des planches laquées remplies de sentences morales ou philosophiques, des lances, des sabres de bois, divers insignes et trophées de justice, et des animaux qui sont, paraît-il, de temps à autre, portés en procession par certains affidés alors revêtus de superbes ornements de soie brodée, qui rappellent les chasubles de nos prêtres catholiques. Presque toujours la toiture, supportée par de superbes colonnes de bois dur, bois de teck généralement, est sur-