‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 94 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

n'emmène avec lui que deux compagnies de tirailleurs algérien» et une batterie d'artillerie, remorquées par la Trombe et VÉcIair. Un bataillon de la légion étrangère, tiré d'Hong- Hoa, suffira, parait-il, pour occuper la place, dont l'importance stratégique dans la montagne, sur la rivière Claire, est, dit-on, capitale.

23 mai. — Le ciel, parfois presque pur, scintille chaque nuit de superbes étoiles; mais la chaleur, nuit et jour, demeure accablante, les transpirations sont épuisantes et l'état électrique de l'atmosphère, avec des orages quotidiens réguliers entre trois et cinq heures, détermine chez plusieurs une manifeste impressionnabilité nerveuse. Chez certains, l'excitation factice des premiers jours est remplacée par un état absolu d'inertie. Chez d'autres, les plus nombreux, les caractères deviennent acariâtres ; il semble que le plus futile prétexte est l'occasion de discussions parfois fort agressives. Chacun est anxieux, dans l'attente d'une décision trop rapidement pressentie. De fait, le corps expéditionnaire diminue journellement ses effectifs. Il n'est question que du prochain départ pour la France. On prend ses dispositions en conséquence. Et cependant l'évéque, Mgr Puginier, avec lequel je m'en entretenais ce matin encore, proteste énergiquement. a Ce serait, dit-il, une déplorable mesure, bien certainement considérée comme reculade, et sûrement suivie de très graves conséquences. En France, on ignore les Chinois, auxquels la force est seule capable d'imposer l'exécution d'un traité, même le mieux établi. »

Mais, disent les optimistes, nous sommes les maîtres du Delta. C'est tout ce que nous voulions. La Chine n'est pas directement en cause. Elle s'est du reste formellement engagée à retirer ses troupes. Faut-il donc une armée de dix mille hommes pour réduire quelques bandes de pillards? Quelques gendarmes doivent suffire. En vérité, il n'y a plus rien à faire ici, sinon d'y crever dans la pourriture. Allonsnous-en.

De fait, notre état sanitaire est manifestement mauvais.

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Les hôpitaux sont absolument encombrés; et les infirmeries régimentaires appelées à les suppléer sont aussi insuffisantes que mal organisées. Ge soir même, il faut enregistrer le décès subit d'un homme du III e qui, s'étant présenté pour la première fois à la visite ce matin seulement, n'a pu, faute de place, être immédiatement admis à l'hôpital. L'autopsie a démontré qu'il a succombé à une endo-péricardite infectieuse, à l'issue fatale de laquelle l'influence climatérique n'est assurément pas étrangère.

Assurément, il est indispensable d'éviter l'encombrement des hôpitaux. Le principe de traiter dans les infirmeries régimentaires répond à ce besoin. Encore faudrait-il en rendre l'application pratique. Mais l'état-major s'est prononcé; on attend, d'un jour à l'autre, l'ordre de rapatriement; cette considération suffit. Et notre direction du service de santé, partagée entre deux autorités, s'abstient. On ne peut pas se heurter au parti pris du commandement. On ne veut pas se compromettre; tel est le résultat du dualisme voulu entre les deux chefs du service de santé de la guerre et de la marine, l'un et l'autre animés des meilleures intentions, mais se disant impuissants à rien obtenir. Là où il n'y a pas de responsabilité directe, il est rare de voir s'engager la lutte pour le bien.

La plupart des malades traités dans les infirmeries régimentaires sont atteints de diarrhée et d'embarras gastrique. En outre des quelques médicaments usuels, ils ont besoin d'une alimentation spéciale. La routine administrative ne l'a pas prévu. Le régime des malades traités dans les infirmeries est réglementairement celui des hommes de troupe en casernement. Il n'y a pas à sortir de là. Et c'est tout au plus si quelque privilégié peut se procurer, avec son argent de poche, un œuf, un biscuit ou quelque boîte de lait concentré. Ge n'est assurément pas le moyen d'obtenir rapide guérison.

25 mai. — J'ai ce soir la malchance de rencontrer mon collègue G..., lequel, depuis qu'il est le médecin attitré du quartier général, affecte de s'isoler de ses camarades. Dès mon arrivée au Tonkin, nos situations respectives se sont

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