CHAPITRE TROISIÈME
trouvées en opposition, et nos relations sont devenues difficiles. L'altercation est assez vive, aujourd'hui, pour motiver un e'change de témoins; de son côté notre compatriote commun le commandant Crétin, de l'état-major, et le lieutenant-colonel Berger, des tirailleurs; du mien le sous-intendant de LaGrandière et le lieutenant-colonel Letellier, mes amis. Je n'ai pas été le provocateur et n'ai fait que relever vivement une offense préméditée peut-être. Si pénible que soit l'obligation de se battre entre compatriotes, en présence de l'ennemi, et loin de la patrie, je ne m'y soustrairai pas. Advienne que pourra!
26 mai. — Ce matin, réunion d'inspection, chez le général de Négrier, des officiers du régiment de marche.
« Vous avez dû, me dit-il, quitter le service de l'ambulance pour reprendre au régiment la place que vous avait assignée le ministre de la guerre. Il appartient donc au lieutenantcolonel D... de vous donner des notes, et de prendre vis-àvis de vous telle initiative qu'il estimera juste. Je l'ai, du reste, invité à vous proposer pour le grade de médecin principal. Votre service, m'a-t-il répondu, vous ayant éloigné de lui, il ignore vos titres à l'avancement. Mais, moi, je les connaisse vais prier le directeur du service de santé de vous noter luimême, il vous a apprécié, il sait ce que vous avez fait, je ne doute donc pas de votre prochaine nomination. » M. Driouta bien, en effet, reçu du chef de l'état-major l'ordre d'établir des propositions en faveur du personnel de l'ambulance; mais, et bien qu'ayant été pendant toute la période des opérations actives sous ses ordres immédiats, j'échappe actuellement à son autorité directe, il est impuissant vis-à-visde moi. Que fera-t-il? Qui donc, cependant, pourrait, sinon lui, remplacer ici l'habituelle inspection médicale? et que lui servirait d'avoir reçu mission de diriger les travaux scientifiques, de recevoir les rapports journaliers, même des médecins régimentaires, s'il n'a pas également qualité pour les apprécier et les signaler quand ils le méritent? C'est le rôle du médecin divisionnaire dans un corps d'armée. Notre chef d'état-major ne l'entend peut-être pas ainsi.
182 AU TONRIN
27 mai, — Longue promenade, aujourd'hui, avec le père Landais, des missions catholiques françaises, lequel veut bien, chaque jour, m'initier aux mœurs et coutumes du pays. Ensemble, nous suivons la rue de la Saumure ou du Nuoc- Man, de nauséabonde odeur, et nous visitons les principales pagodes. D'abord celle dite des Lettrés, puis celle dite des Supplices et finalement celle dite des Corbeaux. En réalité, toutes se ressemblent.
La pagode des Lettrés, construite sur un îlot du petit lac auquel on aboutit par un chemin creux, est précédé d'un superbe dragon qui parait en défendre l'entrée; les emblèmes des Lettrés : une colonne qui simule un pinceau, une vasque de granit qui rappelle l'encrier, en font la seule originalité. Les lettrés sont l'aristocratie du pays. Aussi ^our obtenir cette haute distinction, les jeunes gens qui y sont appelés doivent subir de sévères examens. Ils sont, à cet effet, réunis, à certaines époques de l'année, dans une vaste enceinte dite le camp des lettrés, et enfermés séparément dans des cases distinctes pour l'exécution de leurs compositions. Seuls alors, en dehors des militaires, ils peuvent prétendre au mandarinat. Les mandarins militaires, généralement peu instruits, et honorés seulement à cause de leur courage et des services qu'ils rendent en temps de guerre, sont, paraît-il, bien loin de jouir de la même considération.
La pagode des Supplices, surmontée de nombreux clochetons, n'est rien qu'une grande salle garnie de multiples gradins couverts de statues grotesques, symétriquement disposées entre des colonnes laquées or et rouge, et paraissant constituer une garde d'honneur à un énorme Bouddha, accroupi sur une fleur de lotus, et assisté de deux autres statues qui rappellent, paraît-il, l'adolescence et la vieillesse.
Pourquoi cette désignation pagode des supplices? Il ne m'a pas été possible de le préciser. Certains, cependant, assurent que les statues qui y sont accumulées disent les phases de la vie, suivant l'âge et les diverses conditions sociales, qu'elles en montrent les vaines jouissances et les longues douleurs, et que les animaux couchés à leurs pieds établis-