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CHAPITRE PREMIER 1^ Aperçu géographique

On a divisé le Tonkin en trois régions, distinctes autant par la nature du sol que des productions. Dans ces notes rapides, prises au jour le jour, je devrai me contenter de parler des deux premières régions, les seules que j'ai parcourues.

Le Delta du Tonkin n'est qu'un immense dépôt d'alluvion, formé par le Song-Koï ou fleuve Rouge, et par le Song-Cao ou Thaï-Binh.

Cette vaste plaine, à peine coupée par quelques collines sans élévation, est formée d'argile compacte, sur laquelle l'eau glisse, sans pénétrer profondément. 11 en résulte, à l'époque des pluies, une boue adhérente, qui rend la marche très difficile, même pour les indigènes, qui sont pieds-nus, et à peu près impraticable pour nos soldats. Ajoutons qu'il n'y a pas, dans le Delta, une seule route carrossable, et que les

seuls chemins pratiqués sont constitués par des digues qui protègent le pays contre les grandes crues du fleuve, ou qui séparent les rizières.

Le Song-Koï*, grossi aux environs de Hong- Hoa par la rivière Noire et la rivière Claire, est, dit-on, navigable jusque dans le Yunam. En réalité, en raison des rapides et des rochers qu'on y rencontre à partir du Phu-Doan, à 50 kilomètres environ au nord de Hong-Hoa, il est impraticable, même aux navires d'un faible tonnage, et ne peut être parcouru qu'àTaide de jonques remorquées à la cordelle.

Le Song-Cao ou Thaï-Binh provient des lacs Ba-Bé, sur la frontière du Kouang-Si. Il est grossi du Thuong-Gian et du Loc-Nam, au confluent dit Lou-To-Kiang, les Sept-Pagodes ou les Quatre-Bras.

C'est aux Sept-Pagodes que le Song-Cao se sépare en deux estuaires, le Cua-Cam et le Cua- Ïhaï-Binh. C'est là également qu'il est mis en rapport avec le fleuve Rouge (Song-Koï) par le canal dit des Rapides (Song-Chi).

Le canal des Rapides n'est pas toujours praticable aux navires, alors même qu'ils calent seu^

1. Le Song-Koï prend sa source dans le Yunatn aux environs de Tali-Phu.

lement, 0,70 à 0,80 centimètres. Un autre canal, parti des environs de Hung-Yen sous le nom de canal des Bambous ou de canal Thaï-Binh, rattache également le Song-Koï au Song-Cao.

Les deux fleuves se jettent dans le golfe du Tonkin par plusieurs bouches dont les plus importantes sont : pour le Song-Koï, le Cua-Day, à Faide duquel on peut remonter jusque dans le voisinage de Son-Tay ; le Cua-Nam, lui-même subdivisé en trois branches, et le Cua-Traly : pour le Song-Cao, le Cua-Thaï-Binh, le Cua-Tray, 1« Cua-Cam et le Cua-Nam-Trieu par lesquels on remonte de la baie d'Along à Quang-Yem, Haï- Phong, Haï-Zuong, Bac-Ninh, Thaï-Nguyen,

61C«, 6tCa

Le sol du Delta est, en général, au-dessous du niveau du fleuve. Les digues et les autres travaux exécutés pour retenir ou faciliter l'écoulement des eaux, remontent à la plus haute antiquité, et nécessitent constamment de nouveaux travaux. En dehors de quelques mamelons qui coupent la monotonie de la plaine, le sol, en réalité, ne se relève qu'à plus de cent kilomètres de la mer.

Dès la limite du Delta, c'est-à-dire au delà de la ligne approximative, Phu-Ly, Hong-Hoa, Thaï-Nguyen, Lang-Kep et Quang-Yen, on ren-

contre la série des hautes montagnes, bornée par le Laos, le Yunam et le Kouang-Si. Les premiers mamelons qui séparent cette région du Delta sont, ordinairement, formés d'une couche argilo-ferrugineuse, à peu près inculte, et recouverte d'une épaisse végétation broussailleuse, toujours en pleine activité.

Les hautes forêts ne se rencontrent que sur les montagnes plus élevées. La population, si dense dans le Delta, est, ici, très clairsemée : à peine, de temps à autre, quelque misérable village, quelque maigre rizière au fond d'un vallon où Teau est amenée, des collines voisines, àTaide d'un simple ajustage de bambous. De petites plantations de patates, de maïs, de haricots ; quelques rares champs de cannes à sucre, de bétel et de mûriers nains, paraissent constituer, alors, la seule culture pratique. Il semble, cependant, qu'on pourrait autrement utiliser ces mamelons ; la vigne, si la floraison et la fructification n'y étaient empêchées par l'abondance des pluies, pourrait, peut-être, y réussir; la pomme de terre, si j'en juge par les résultats que j'ai obtenus à Hanoï, y serait également productive.

2<' Climatologie

Pendant toute la durée de mon séjour au Tonkin, je n'ai pas vu le thermomètre descendre audessous de 5 degrés (30, 31 décembre) : il n'a pas non plus dépassé 36 degrés.

Voici, du reste, un aperçu des observations que j'ai faites, régulièrement, mais seulement pendant les périodes de stationnement des troupes.

Pendant le mois de mai, à la citadelle de Hanoï, la température moyenne a été de 29%5 elle ne s'est pas abaissée au-dessous de 24"" : il y a eu des orages presque journaliers, souvent matin et soir.

Pendant le mois de juin, la température a été : moyenne 29% 8 : maximurii 33% minimum 24*.

La pression barométrique a donné : moyenne 756, 6 : maximum 760 : minimum 752.

Cinq ou six journées seulement ont été exemptes d'orages.

Pendant le mois de juillet, la température moyenne a été de 33% 5 : le thermomètre s'est élevé à se*" et s'est abaissé jusqu'à 26^ le 8 et le 31, à la suite d'un typhon.

La moyenne barométrique a été 755, 2, le baromètre ne s'étant point élevé au-dessus de

757, 5 et s'étant abaissé jusqu'à 751 les 30 et 31 juillet, pendant de violents orages. Pendant ce même mois, dans la soirée du 8, il y eut une saute brusque de 753 à 743, avec abaissement de la température de 31° à 26°, préludant un violent typhon qui s'abattit sur le pays. J'ai pu compter également 13 orages, et seulement 6 jours de beau temps.

A Quang-Yen, à dix kilomètres de la mer, la température moyenne a été pendant la l'® quinzaine du mois d'août de 29% 6 : le thermomètre n'a pas dépassé 33°, et s'est abaissé jusqu'à 21°, à la suite d'un violent orage. La pression barométrique moyenne a été de 754 (maximum 7S7 ; minimum 752). Il y eut, pendant cette quinzaine, 8 orages avec ou sans pluie ; le ciel demeurant, du reste comme pendant les mois précédents, nuageux et couvert. Pendant la seconde quinzaine du même mois, le thermomètre étant exposé au nord, sur le mirador de la porte ouest de la citadelle d'Hanoï, n'a pas dépassé 34° et s'est abaissé jusqu'à 22°: la moyenne a été de 31°, 5. La pression barométrique moyenne a été de 756"»". Du 21 au 31 il y a eu encore 5 orages.

Il est à remarquer que le thermomètre exposé au soleil n'accuse que 6 ou T de plus que le ther-

momètre maintenu à l'ombre. A la vérité, le ciel est presque constamment couvert, et l'air saturé d'humidité.

En septembre, dans la même situation, à Ja citadelle d'Hanoï, le thermomètre n'a pas dépassé 34**, et s'est abaissé jusqu'à 21** pendant les derniers jours du mois : la moyenne a été de 27**, 2. Le baromètre a varié de 762 maximum à 7SS minimum. Il y a eu 17 orages ou journées de pluie.

Ainsi, pendant toute cette période mai-septembre, la moyenne thermométrique a été de SO*", 6, la température n'ayant pas dépassé 36' et n'ayant pas été moindre de 21°.

En octobre, en raison des événements de guerre, les observations n'ont pas été prises régulièrement. Il y a eu encore des journées de chaleur accablante ; notamment le 6, le 7 et le 8 (jour du combat de Lang-Kep) et de très fréquents et violents orages.

En novembre, pendant mon séjour a Phu- Lang-Thuong, du 1" au 17, la température moyenne a été de 20^6 le matin, de 24*^,6 à midi, et de 22® à six heures du soir. Le thermomètre n'a pas dépassé 29** et ne s'est pas abaissé audessous de 18°. La pression barométrique a varié de 762 minimum à 768 maximum. Il y a eu en-

viron 7 jours de pluie, et quelques petits orales. Pendant la seconde quinzaine du même mois, au mirador de la citadelle d'Hanoï, le thermomètre s'est abaissé jusqu'à 8%5, le 29 et le 30 ; il n'a pas dépassé 24*" le 18. La moyenne a été de li'',^ le matin, de 21°,2 à midi et de 19** le soir. La pression barométrique a atteint 771 et ne s'est point abaissée au-dessous de 762, la moyenne étant de 767. Pendant cette seconde quinzaine, le temps a été superbe ; le soir seulement, d'épaisses vapeurs s'élevaient de terre jusqu'à une certaine hauteur.

En décembre, le thermomètre, exposé dans la même situation N.-Ë. au mirador, s'est abaissé jusqu'à 6** et même 5**, les 30 et 31 : il n'a pas dépassé 28"* les 3 et 4. La moyenne a été de 10^,7 à 7 heures du matin, de 21** à midi et de 18%6 à six heures du soir. La pression barométrique a atteint 773 et n'a pas été moindre de 765. Pendant toule la durée de ce mois, le temps a été superbe, le ciel parfaitement pur : il n'y a eu qu'un seul jour de pluie.

Les événements de guerre n'ont pas permis de poursuivre ces observations dans le courant du mois de janvier. Des observations plus complètes, ont été prises, mais seulement pour la sta-

tion de Haï-Phong, par M. le docteur Borius\ médecin principal de la marine.

On peut conclure que, dans le Delta, la période agréable commence vers le IS novembre et finit vers le 15 mars.

Pendant toute cette période, du 15 mars au 15 novembre, on fait usage du panka dans toutes les habitations. Le panka est une sorte de vaste éventail fixe en cotonnade ou, parfois, chez les indigènes, en feuilles de palmier.

Les orages, qui annoncent le changement de mousson et précèdent la saison des pluies, éclatent, ordinairement, dès la fin de mars, entre 3 et 5 heures du soir. Alors, chez tous les Européens, on peut constater un véritable état d'énervement, d'anéantissement des forces, une remarquable débilitation progressive. Si j'en juge d'après ce que j'ai vu, c'est vers le 15 avril que les fièvres commencent à devenir plus graves: fin d'avril, mai et juin sont terribles: c'est, peut-être, l'époque la plus insalubre de l'année. La température n'est pas très élevée cependant, mais la constante humidité, sous un ciel ordinairement couvert, dans une atmosphère

1. Le docteur Borius est mort {1 Haï-Phong, le 15 mai dernier, par suite de fièvre pernicieuse.

saturée d'électricité, la rend insupportable : c'est Yétuve humide.

C'est également pendant cette pénible période qu'on observe de nombreux coups de chaleur, toujours fort graves, souvent mortels ; trop souvent conséquence de Timprudence des hommes qui ne se rendent pas compte de Faction du soleil, le ciel étant couvert de nuages. Dans Tinfanterie de marine, où les plus sévères précautions sont rigoureusement prises, les insolations et coups de chaleur sont rares.

La température thermométrique est plus élevée, disent les missionnaires, dans la montagne, ou du moins sur les premiers plateaux (Hong-Hoa, Thaï-Nguyen, Cao-Bang, Lang-Son), que dans le Delta proprement dit ; et bien que rhumidité y soit moindre, le pays est réputé beaucoup plus insalubre.

3' ViUes, ViUages, Habitations

Il n'y a, en réalité, au Tonkin, que deux grandes villes, Nan-Dinh et Hanoï, qui contiennent autant de Chinois que d'Annamites.

Haï-Dzuong a été détruite par Tincendie ^ Haï-

1. Habitée surtout par des négociatits Chinois, elle était le

Phong n'a d'importance que depuis Foccupaiion française. Bac-Ninh, Son-ïay et Hong-Hoa sont des forteresses autour desquelles s'est groupée une nombreuse population. Les autres agglomérations (qualifiées Phu^, quand elles sont la résidence d'un fonctionnaire analogue à nos sous*préfets) ne sont que des réunions de paillottes, où grouille une misérable population.

Les pagodes, l'habitation du Phu et de certains fonctionnaires ou mandarins sont, seules, recouvertes de briques. La loi interdit, paraît-il, aux indigènes, d'habiter des constructions en pierre. Cette loi est maintenant en désuétude.

Dans les villes, les habitations des riches, notamment celles des Chinois, consistent en une succession, en enfilade, de pièces étroites, séparées par de minces cloisons en treillis. Un étage auquel on parvient par une échelle intérieure, est séparé du rez-de-chaussée par un simple plancher. D'énormes madriers, réunis par des chevilles de bois, parfois admirablement travaillés

marché central du riz pour toute la région de la rive gauche du fleuve Rouge.

i. Le pouvoir central réside au chef-lieu de la province. Au point de vue administratif, la province est divisée en Phu, comparables à nos sous-pihéfectures, et en Huyên qui rappellent nos chefs-lieux de canton.

et couverts de belles sculptures, soutiennent le tout. Les clous ou armatures de fer sont inconnus ou, du moins, sans usage. L'étage supérieur, généralement réservé aux femmes, est privé de toute ouverture sur l'extérieur. Pas de fenêtre, ce luxe est inconnu ; les portes seules, protégées la liuit par une forte garniture de bambous, laissent pénétrer la lumière.

Ordinairement, de petites cours intérieures, garnies de fleurs et d'autels, séparent les logis habiles par différentes familles,

La construction d'une riche maison indigène, d'une pagode ou même d'une habitation à l'européenne, est véritablement une curiosité. L'échafaudage est la reproduction exacte du plan adopté : il est établi à l'aide de forts bambous, étroitement réunis par de simples liens, sans clous ni chevilles, et cependant d'une solidité à tonte épreuve. Ces échafaudages si simples, et en même temps si compliqués, sont un véritable étonnement pour les constructeurs européens.

L'ameublement est des plus modestes: toujours, dans la partie la plus apparente de la pièce, l'autel consacré à la mémoire des ancêtres, entouré de fleurs et de riches panneaux sur les-

quels sont gravés les louanges et les hauts faits des défunts, ou des sentences de Confucius. Devant cet autel brûlent constamment une lampe et des bâtons odoriférants. Çà et là^ quelques tables basses^ quelques larges chaises en bois dur, d'un remarquable travail, mais dont les indigènes ne se servent point ordinairement, tellement la position accroupie leur est habituelle.

Puis, des coffres à effets ou à denrées, des ustensiles de ménage, un moulin à décortiquer le riz, des vases de toutes dimensions. Dans les angles, des estrades basses, recouvertes de nattes sur lesquelles on s'accroupit pour manger, boire, fumer ou jouer. Ces mêmes estrades tiennent également lieu de lit de repos. Elles sont alors protégées par une vaste moustiquaire. On s'étend, tout habillé, sur une natte, la tête appuyée sur une sorte de billot recouvert d'étoffe.

L'étroit matelas Cambodgien, formé de bourre de soie fortement tassée, et composé d'articles se repliant les uns sur les autres, est un objet de luxe que l'on rencontre, parfois, chez les grands mandarins qui ont fréquenté les Européens.

Les autres habitations ne sont rien que des paillottes ou cases en bambous, recouvertes de feuilles de palmier, plus ou moins divisées à

rintérieur par de simples Ireillis, el n'ayant, ordinairement, d'autres ouvertures extérieures que les portes. Toutes sont construites en torchis, mélange de paille de riz et d'herbages divers, haché menu et piétiné dans la terre limoneuse des mares d'eau. L'ameublement, moins complet, diffère, du reste, fort peu de celui rencontré chez les riches. Chez tous, riches ou pauvres, on trouve un service à thé, composé de fort petites tasses et d'une théière, dans laquelle l'eau bouillante est renouvelée chaque fois, au fur et à mesure de la consommation d'une tasse. Le thé véritable est un luxe réservé aux mandarins et aux lettrés : les pauvres indigènes le remplacent par une infusion de feuilles aromatiques ou de sommités fleuries d'un arbuste qui a beaucoup d'analogie avec le thé, et qui abonde dans le pays, notamment aux environs de Son-Tay, sous le nom de Tra-Hué, souvent aussi par une décoction de jeunes pousses de bambous. Ces in fusions, très chaudes, sont, du reste, fort agréables et très désaltérantes bien que prises sans addition de sucre.

Dans tous les villages, les pagodes, en dehors des exigences, -du reste, fort restreintes du culte, sont les centres des réunions* Dans leur voisi-

nage se rencontre habituellement un vaste hangar couvert, avec plancher, sur pilliers à 50 centimètres environ du sol ; c'est la maison des hôtes *: c'est là que sont reçus et abrités tous les gens de passage étrangers au pays.

Tous les villages du Delta, perdus dans un véritable nid de verdure qui les rend à peu près invisibles, sont entourés d'une forte digue à peine percée de distance en distance d'étroites ouvertures soigneusement dissimulées, et plantées de bambous. Chaque village constitue, ainsi, un centre fortifié autant contre les agressions des pirates qui pullulent dans le pays, que contre les invasions du fleuve. La porte principale est dominée par une sorte de mirador où veille constamment un guetteur.

Fréquemment, autour des villages, sont disposés des bambous, percés d'orifices plus ou moins larges, constituant ainsi de véritables tuyaux d'orgue qui vibrent tristement sous l'action du vent. C'est ainsi que l'on éloigne les mauvais esprits qui menacent le village. Ces mêmes

i . C'est là aussi que les habitants accourent 2i l'appel du gonç, du tam-tam, ou du mô (sorte de crécelle), pour recevoir les ordres des mandarins, se rendre à la corvée, défendre le village contre les pirates ou lire les affiches de Tautorité.

bambous, fixés à des cerfs- volants, remplissent parfois Pair de sons-aigus qui rappellent nos machines à vapeur.

Les riverains de certains aroyos peu rapides, ou moins exposés aux grandes crues, habitent de véritables villages flottants, des huttes isolées sur radeaux ; parfois aussi des cabanes fixées à Taide de pieux enfoncés dans le sol même du fleuve, et reliées à la rive par un étroit pont mobile, véritables cités lacustres des premiers Francs. Souvent encore, Thabitation n'est rien autre qu'une longue embarcation recouverte d'une basse et épaisse toiture de feuilles de palmier fixées sur une natte en bambous. L'embarcation, très solidement construite en bois dur chevillé, contient habituellement un étroit réduit où habite toute la famille ; la femme et les enfants reposent dans un hamac. A côté de ce réduit se trouve la pompe à eau, un simple bambou destiné à évacuer les infiltrations. Le reste .de l'embarcation est réservé au transport des diverses marchandises. Le fleuve et ses aroyos étant la propriété commune, ce sont, naturellement, les malheureux, les pêcheurs et les pirates qui sont réduits à ce genre primitif d'habitation.

4"" Culture

Dans tout le Delta, il n'y a pas un pouce de terre perdu : partout le sol est profondément travaillé : les talus des digues ou des quelques routes que nous avons tracées sont, eux-mêmes, plantés de patates ou de haricots.

Chaque village est entouré d'une épaisse ceinture de bambous, de superbes bananiers, de longs aréquiers dont l'extrémité seule est terminée par un bouquet de feuilles, d'énormes banians dont les racines aériennes font autant d'arbres distincts et cependant étroitement unis à l'arbre primitif, de lichtis aux fruits acidulés fort agréables, puis de divers arbustes, amandiers, orangers, citronniers, goyaviers, jacquiers, pruniers même, etc.

Chaque paillote ou maison possède, ordinairement, un petit jardin potager où se cultivent quelques salades, oignons, aubergines, concombres, citrouilles, tomates, choux annamites, et autres légumes d'un goût particulier, désagréable aux Européens.

Quelques plantes d'ornement, la rose, le lis, diverses orchidées et tubéreuses, le grenadier, de nombreuses A^ariétés d'hibiscus, dont les fleurs

rappellent les œillets, y sont l'objet de soins assidus *. Parfois, dans les terres avoisinant les villages bâtis aux pieds des collines, on rencontre des champs de maïs^ de ricin et de bétel dont il est fait une énorme consommation. Puis, des cultures très soignées d'une sorte de mûrier nain, que les indigènes empêchent de grandir, afin d'obtenir des feuilles plus tendres, d'une récolte plus facile et plus abondante. Les magnaneries et tissages de soie, qui sont l'une des principales industries du pays, sont habituellement éloignées des agglomérations.

De fait, il n'y a guère, dans tout le Delta, qu'une immense culture ; c'est le riz. Les rizières, soigneusement divisées par de petits endiguements qui les protègent contre l'inondation, ou servent à retenir l'eau, en sont, après chaque récolte, habituellement recouvertes de trois à quatre pieds. C'est alors que commence le labourage. Les indigènes, dans l'eau jusqu'à la ceinture, le pratiquent à l'aide d'une très primitive charrue, tirée par un buffle conduit par qne corde fixée à

1. La fleur du lotus (légumineuse papilionacée) dont les sorciers et derins font un grand usage, que chantent les rares poètes du pays, y est également en grand honneur.

un anneau de fer passé dans la cloison nasale ; ranimai est parfois obligé de nager.

La terre étant ainsi labourée sous l'eau, les femmes, le haut des cuisses et le corps à peine recouverts d'un mince langoutis, arrachent, en tâtonnant, les mauvaises herbes et les laissent, ordinairement, flotter à la surface, où elles ne tardent point à se décomposer pour former un engrais. La terre se repose ainsi quelque temps : puis la digue est ouverte, l'eau s'échappe, allant inonder des rizières voisines, ou se déversant dans le fleuve.

De nouveau la terre est alors travaillée à l'aide de la herse, simple râteau en fer qui régularise le sol. Le riz est semé à la volée *, dans un terrain spécialement aménagé à cet effet; puis, après le hersage, et dès qu'il atteint un certain développement, il est arraché et repiqué en mottes distinctes, sous une légère couche d'eau, où il s'accroît jusqu'à la récolte .

Quels Européens résisteraient à ce travail, n'ayant pour toute alimentation que du riz, un peu de poisson salé, quelques patates et rares herbages ; parfois, les jours de fête, un morceau

i. L'époque des semailles varie suivant la région. — Dans le Delta, elles ont généralement lieu en mars et en septembre.

de porc ou de volaille, et pour toute boisson, une infusion de thé ?

Il ne faut pas observer longtemps, pour être certain, du reste, que les indigènes ne sont pas capables d'un travail soutenu ni, surtout, de la force déployée soit par nos agriculteurs, soit par nos ouvriers européens. Bien qu'il y ait, dans certaines régions, parfois deux récoltes par an*, partout la population paraît chétive et misérable ; vraiment épuisée, au physique et au moral.

Est-il possible d'améliorer cette situation ?

On peut le croire, bien que les récoltes, malgré leur abondance habituelle, ne soient pas d'un grand revenu, et qu'il soit difficile,- sinon impossible, au moins dans le Delta, de songer à une culture plus productive. Tout au plus pourrait-on essayer la culture de la canne à sucre. Mais on sait que, soit insuffisance du sol, soit routine des indigènes, cette culture, très patronnée en Cochinchine, y a cependant à peu près échoué : Quant au blé et aux céréales, il n'y faut pas songer.

J'implique le Delta seulement dans cette excep-

1. Dans les terrains qui peuvent être facilement inondés. — Dans les terrains élevés et montagneux, il n'y a qu'une récolte ; et le riz est moins blanc que celui delà plaine.

tion : je suis convaincu que la région des plateaux peut être cultivée, fournir des produits plus variés, peut être d'un meilleur revenu. Mais il faudrait, au préalable, défricher ces plateaux ; et leur insalubrité notoire doit évidemment peu disposer à tenter l'aventure.

Certaines régions de l'Algérie nous ont coûté plusieurs générations de colons. Le sol du Tonkin est, assurément, plus insalubre encore ; nous ne devons point l'oublier.

5^ Industrie, Productions diverses

En dehors des lettrés, mandarins et fonctionnaires, les Tonkinois sont tous cultivateurs.

Il n'y a pas d'industrie réelle: on rencontre cependant des fabricants d'incrustations de nacre sur bois dur (bois de Trac), véritables artistes groupés à Hanoï et Namh-Dinh ; des tisseurs de soie disséminés çà et là dans quelques villages ; des dessinateurs, parfois très habiles, mais essentiellement routiniers ; des laqueurs, des orfèvres, des fondeurs, des fabricants de cercueils, de nattes, de vases, de statues, de fleurs et autres objets destinés à l'ornementation des pagodes ou autels consacrés aux ancêtres ; puis encore.

des fabricants de papier, dépeignes; des brodeurs sur soie ou étoffes diverses, etc., etc.

Tous sont groupés par corporations habituellement réunies dans un même, centre, et soumises à des usages qui ont force de loi. Les chefs de corporations sont exempts d'impôts.

II ne saurait, on le comprend, y avoir de grandes industries, dans un pays où il n'y avait, avant la domination française, aucun débouché commercial; où les artistes, alors qu'ils avaient acquis une certaine habileté, devenaient de véribles prisoîiniers, exclusivement occupés par la Cour de Hué et par les grands mandarins qui ne les payaient pas* ; où le confort est inconnu de la très grande majorité des habitants qui, du reste, n'en éprouve pas le besoin ; où souvent, enfin, les mandarins et les pirates enlèvent aux producteurs toute sécurité et, par conséquent, le désir de conserver.

Les régions minières (si tant est qu'il y ait de véritables mines) sont réputées habitées par de

1. Actuellement encore, les plus habiles ouvriers sont désignés comme ouvriers du gouvernement. Ils doivent au premier appel se mettre à la disposition immédiate du fonctionnaire qui les requiert. — Ils sont alors nourris, touchent une très légère rémunération, mais, en compensation, ils sont exemples d'impôts.

malins esprits qui en défendent Taccës. C^est là, paraît-il, ce qui en rend Texploitation si primitive.

Les indigènes représentent, fréquemment, sur leurs faïences usuelles, des génies malfaisants, poursuivant et terrassant les audacieux qui tentent l'exploitation des mines. Cette chimère est entretenue, dit-on, par les mandarins et lettrés qui sont les adjudicataires habituels du gouvernement, et qui veulent pouvoir exploiter à leur seul profit.

L'insalubrité notoire de ces régions, où règne en permanence la fièvre pernicieuse, est, évidemment, la meilleure raison de leur abandon. N'en est-il pas ainsi de la plupart des placers, qu'une hygiène bien entendue est, seule, capable de rendre moins agressifs ?

£n dehors des travaux agricoles, les femmes font le petit commerce de village à village. Les Chinois seuls ont entre les mains le grand commerce. Ils seront sûrement, en raison de leurs moindres exigences, de terribles concurrents pour les Européens *.

1 • Us ont du reste sur eux rimmense avantage de connaître la langue et les mœurs commerciales du pays, de pouvoir faire, en temps opportun, une avance à l'indigène qui, plus tard, leur vendra ses produits, de savoir la meilleure époque pour acheter, enfin de se déplacer avec une facilité que n'atteindra ja* mais l'Européen.

Produits médicinaux. — J'ai signalé les principaux produits agricoles du pays. On peut citer encore les diverses préparations médicinales, la cannelle ^ Tagaloche, le gingembre^ le gensen si réputé comme stomachique; le datura, la noix vomique, la mélisse ; puis, Fanis étoile des environs de Lang-Son, le ricin, plusieurs résines, Tantiaris toxicaria dont le suc était autrefois, diton, employé par les pirates pour empoisonner des flèches ; Talstonia scholaris très utilisé dans le traitement de la diarrhée, le croton, la rue, etc, etc., tous médicaments très appréciés, très recherchés des indigènes, et constituant une des principales branches du commerce local.

Le datura, associé peut-être à la noix vomique, parait constituer la base du fameux Hoang-Nam, réputé si efficace contre la rage, et également employé avec la même réputation, assurément non moins justifiée, dans le traitement de la lèpre.

L'opium, que tous les riches fument avec passion , n'est pas un produit du pays, et se paye fort cher.

Règne animal. — La race bovine est abondante dans le Thanh-Hoa, et dans tout FAnnam, mais

1. La cannelle d(i|Than-Hoa, dite cannelle royale, est la plus ap préciée el se paye fort cher.

n'est pas utilisée par les indigènes proprement dits. Le bœuf est petit, trapu, très résistant et sobre. Il nous a rendu d'immenses services pour conduire, jusqu'à Lang-Son, l'immense approvisionnement nécessaire aux troupes. Sa chair est de très bonne qualité.

Le mouton est inconnu et ne paraît pas susceptible de s'acclimater facilement dans ce pays de marécages^ Le mouton importé de Chine ou d'Australie est rapidement atteint, dans le Delta, de la maladie connue chez nous sous le nom de surlangue ou piétin.

Le buffle est vraiment l'animal providentiel du pays. Sobre, malgré sa force, parfois disparaissant dans le bourbier d'où ne sort que sa tête d'un aspect presque menaçant, il est seul capable de labourer profondément les rizières sous Teau qui les recouvre.

On trouve au Tonkin une excellente race de petits chevaux ardents, bien faits, infatigables, et vivant très sobrement d'herbages verts et de paddy (riz non décortiqué).

En dehors de certaines provinces, lesindigènes ne les utilisent pas; et même, en ont une véritable frayeur. Au début de l'occupation française, ces chevaux étaient vendus à vil prix. Actuelle-

ment on les paie facilement de 250 à 300 francs. Ils sont très précieux pour nous, parce qu ils sont seuls capables de parcourir les digues étroites des rizières, qui sont les chemins du pays. Dans le Delta, Ions nos grands chevaux ont péri. épuisés autant par le surcroit de travail dans le sol boueux et glissant des rizières, que par Tinsuffisance oulamauvaise qualité de Talimentation.

Les troupes chinoises n'utilisent que ces petits chevaux, ordinairement harnachés d'une étroite selle en bois, avec quartiers libres formés de deux larges lames de cuir.. Le col est entouré d'un lourd collier de petits grelots. Un simple bridon, avec mors à une seule branche, complète ce harnachement très primitif.

La volaille et le cochon abondent dans certains villages. Le cochon est de très petite taille, a la chair ferme, constitue un manger très apprécié, et fait Tobjet d'un commerce d'exportation assez actif avec la Chine.

Le chien, également très recherché comme aliment, concourt, avec le porc, à la propreté des villages qui sont assez généralement bien tenus.

Les échassiers et les palmipèdes pullulent dans les rizières et les marais. Les autres oiseaux sont rares, notamment les oiseaux chanteurs.

On rencontre surtout la pie, le corbeau à collier blanc, une espèce particulière de loriot à longue queue rouge, dit coq de pagode, Toiseau jaseur (Gon-San) sorte d'étourneau à bec jaune. La petite perruche, le paon, une espèce de grosse perdrix... elc, elc, se rencontrent plus fréquemment, dans la région montagneuse, au milieu des broussailles fréquentées parle tigre et la panthère.

Le poisson abonde dans le fleuve, comme aussi dans les étangs, les marais, les fossés, les rizières elles-mêmes, pour peu qu'elles soient négligées. Le poisson fermenté, longtemps conservé dans une sorte de saumure \ est le complément habituel de tous les repas.

Les engins de pêche varient à l'infini.

A certaines époques de l'année, on pourrait peut-être dire toute l'année, on rencontre des femmes de tout âge, à peine vêtues d'un haillon, grouillant dans les mares et les fossés, soit pour arracher des châtaignes d'eau (bicornes de la Bresse) soit pour prendre à la main de petits poissons qu'elles emmagasinent dans un panier pendu à leur côlé.

Elles sont, parfois, des journées entières dans l'eau, ou mieux, dans la vase jusqu'aux aisselles.

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