Mioc-mftn. — Eau de poisson
Le bas-fond dégage des effluves pestilentiels: rien ne les rebute; elles sont, semble-t-il, inoculées et à Tabri du miasme.
Tous, hommes, femmes, enfants, sont véritablement amphibies, et, malgré leur aspect misérable, ne paraissent pas en être plus incommodés.
6^ Aspect physique, Mœurs, Coutumes,
Usages, Famille
Les Tonkinois sont généralement petits et chétifs, incapables, par insuffisance, bien plus que par paresse, d'un travail de force prolongé. On les dit de race mongole. Us ont le front bas et étroit (dolicocéphale) ; la face relativement large, les pommettes saillantes, les yeux noirs, le nez écrasé, parfois rudimentaire, les lèvres épaisses, la mâchoire forte, la poitrine et le bassin ordinairement développés, le système pileux rudimentaire aussi bien chez Fhomme que chez la femme ; fe teint d'un blanc mat, plus ou moins basané, suivant le genre de travail; les cheveux noirs réunis en chignon par les hommes, ramenés et retenus à l'aide d'un peigne sur le haut de la tête par les femmes.
Les femmes sont vraiment laides. Elles ont le
sein ordinairement petit, conique, à mamelon bien conformé. Tous, hommes et femmes, à partir d'un certain âge, ont les dents laquées (opération délicate qui nécessite plusieurs applications successives d'un mélange particulier) et mâchent presque constamment une sorte de chique composée de chaux, de noix d'arec et d'une feuille de bétel. Ce mélange, très astringent, provoque une hypersécrétion d'une salive mousseuse, sanguinolente, qui donne aux gencives et aux lèvres une coloration rougeâtre fort désagréable, mais a l'avantage de rafraîchir l'haleine. Il est, effectivement, très rare qu'un indigène ait l'haleine fétide.
Sous cette couche de laque noire qui paraît protéger les dents contre l'action corrosive de la chaux, on constate, en général, une belle et solide dentition.
Les femmes portent leurs enfants à califourchon sur la hanche, soutenus à l'aide du bras droit passé autour du corps. Les enfants y sont habitués, et écartent naturellement les jambes, dès qu'ils sont soulevés.
Tous, notamment les femmes, ont une démarche déhanchée très accentuée ; une sorte de cadencement qui paraît élargir le bassin et faire proéminer les fesses. Le repos consiste dans la
station accroupie, les jambes repliées sur les cuisses, sans assiette sur les fesses.
Les enfants sont parfois jolis, mais la finesse des traits est éphémère.
Il y a, entre Tonkinois et Chinois, une si profonde différence de stature et d'allure, que la soumission des premiers, vis-à-vis des seconds, parait presque naturelle. Autant le Chinois des villes, presque toujours commerçant, est propre de sa personne, soigneux dans sa tenue ; autant l'Annamite, à pari quelques lettrés et mandarins, parait misérable, chétif, déguenillé. De fait, les Chinois étaient ici les seigneurs et maitres. Noijs sommes plus forts que les Chinois et nous devons les remplacer. C'est ainsi que la plupart des Annamites envisagent la situation actuelle. Seront-ils plus heureux sous notre domination ? Il est presque permis d*en douter.
Qualités et défauts. — Les Tonkinois sont réputés timides, obséquieux, inertes, hypocrites, moqueurs et très vaniteux. Je les ai vus sobres et hospitaliers, très respectueux des anciennes traditions, serviles devant l'autorité, très autoritaires vis-à-vis de qui leur est inférieur, méfiants et dissimulés, très superstitieux, indifférents à la mort, braves quand ils sont bien
conduits, mais sans convictions ni patriotisn\e. On les dit encore égoïstes et rageurs, les femmes surtout, et capables de véritables cruautés. Ils ont, de même que les Chinois du reste, Thabitude souvent de torturer, toujours de couper la tête de tout ennemi vaincu. Ils sont pirates et voleurs, quand ils sont dans la misère ; de faciles relations, quand ils sont dans Taisance ; usuriers et superbes quand ils sont riches.
Il sont parfois intelligents et doués surtout d'une excellente mémoire, mais ordinairement sans instruction, sans énergie ni volonté.
Us n'ont pas les vices honteux des nations dites civilisées ; et cependant, assurent les missionnaires, ils sont très immoraux en paroles.
Tous aiment les plaisirs bruyants, les cérémonies tapageuses, les tam-tam, les pétards et feux d'artifices.
La femme est plus laborieuse que Fhomme ; souvent, pendant que le mari flâne, fume, dort ou joue, sa femme et ses filles travaillent les champs, portent les fardeaux, font le petit commerce... etc., etc.
Les lettrés, pédants très fiers de leur situation, bien que sans instruction réelle, constituent l'aristocratie du pays. Ce sont les mandarins lettrés
qui rendent la justice, gouvernent et administrent, fixent et prélèvent les impôts, et souvent exploitent Je peuple, en véritables tyrans qu'ils sont.
Il n'y a pas de noblesse héréditaire : la fonction seule ennoblit ; mais la famille jouit de la considération dévolue à la fonction remplie par l'un de ses membres. L'expression : « faire mandarin » est devenue proverbiale, quand, malgré les réclamations des marchands, on paie quelque produit le quart du prix demandé.
Les chefs militaires, bien que très redoutés, paraissent n'occuper qu'une situation secondaire.
Le médecin, sans consécration officielle, est tenu cependant en grand honneur. Il est sans instruction: toute sa science ne repose guère que sur l'examen du pouls, sur la connaissance de quelques recettes empiriques, de plantes diverses récoltées dans le pays ou venues de Chine sous le nom de Thuoc-Boc (médecine du Nord).
Pour saluer un supérieur, les TonkiAois se prosternent de tout leur long, et plusieurs fois de suite, suivant la dignité du personnage salué. Nous avons aboli cet usage dans nos relations
avec les indigènes,^ les dispensant ainsi, trop tôt sans doute, et peut-être à notre détriment, des marques extérieures de respect auxquelles ils sont habitués entre eux.
Langage. — La langue officielle *, parlée seulement par les lettrés, est, paraît-il, un mélange de Chinois avec un dialecte du pays. C^est dans la langue vulgaire que se disent toutes les chansons, parfois fort erotiques, nasillées par les aveugles et les chanteuses, avec raccompagnement obligé du tam-tam, du chalumeau ou d'un non moins primitif violon. La gloire des héros constitue le thème de nombreuses comédies très appréciées.
L'idée de patrie, cependant, n'existe pas chez le peuple, ou du moins y est à peine ébauchée. Interrogez un boy', un coolie quelconque, un marchand, voire même un agriculteur : « Préfères-tu les Chinois ou les Français (Phalangsa) ?^ » Il vous répondra, invariablement, que les
1 . Elle est faite de mots dits : mots caractères. Les lettrés qui , seuls, connaissent les caractères chinois, s*en servent constamment. — Le peuple parle la même langue, mais avec une prononciation tellement modifiée qu*elle constitue vraiment un dialecte à part.